Interview de Taha Ghazi, Directeur du secteur textile et cuir au sein du Ministère de l’Industrie et du Commerce
Comment expliquer les bons chiffres récents de l’industrie textile quand la plupart des grands pays exportateurs ont vu leur activité se rétracter ?
C’est vrai que malgré la concurrence accrue et la force de frappe de la Chine, le Bangladesh ou le Vietnam, le secteur textile tient bien son rang : le Maroc est 1er exportateur africain d’habillement et 8e fournisseur à l’échelle mondial de l’Union européenne. Fin juillet 2024, on enregistrait une augmentation de 13 % du chiffre d’affaires à l’export, comparativement à l’année précédente. Des résultats pas si surprenants au regard de toutes les stratégies industrielles lancées ces dernières années. Le Ministère de l’Industrie et du Commerce a travaillé sur plusieurs axes forts : le développement de la compétitivité, la dynamisation de l’investissement, la valorisation de l’offre textile, la diversification des débouchés à l’export et la promotion de la circularité, du recyclage et de la durabilité. Ces bonnes performances sont aussi le résultat d’atouts propres au Maroc, notamment sa proximité géographique avec l’Europe, sa stabilité politique et institutionnelle, la qualité de ses infrastructures et un environnement propice aux affaires. Des atouts grâce auxquels le Royaume est un champion de la fast-fashion.
Comment le secteur se prépare-t-il aux changements sur le marché mondial ?
L’industrie textile mondiale fait face à plusieurs défis, que ce soit la contraction de la consommation, les nouvelles exigences relatives à la durabilité (cf. nouvelles législations Corporate Sustainability Due Diligenceet Europe Waste Framework Directive), ainsi qu’une demande croissante pour des pratiques plus responsables.
Le Maroc et ses partenaires ont initié plusieurs actions pour permettre au secteur de s’aligner sur les critères réglementaires des marchés européens en matière de circularité et développement durable. On peut citer l’Accord de Partenariat pour un accompagnement technique et financier signé entre la Société Financière Internationale (IFC) de la Banque mondiale, le MIC et l’AMITH [Association Marocaine des Industries du Textile et de l’Habillement, NDLR], portant sur les trois axes suivants. En premier lieu, il y a la décarbonation du secteur, l’identification de projets stratégiques et transformateurs et l’appui à la sensibilisation des PME aux pratiques de circularité. Ensuite, nous avons la production circulaire pour identifier et accompagner des entreprises vers des pratiques commerciales et des technologies nouvelles. Enfin, le dernier axe vise à promouvoir le secteur à l’international pour encourager davantage de marques à s’approvisionner chez nous et à proposer des financements pour encourager des producteurs mondiaux de tissu à s’installer ici. Le ministère a également signé un accord de partenariat avec le Centre International du Commerce (ITC), le programme GTEX/MENATEX, pour accompagner une trentaine de petites et moyennes entreprises dans leur transition vers une production écologique et durable.
Comment limiter les risques dans une industrie encline aux incendies et aux accidents ?
Cela implique obligatoirement une approche multidimensionnelle. Il est bien sûr impératif d’installer des systèmes de détection et d’extinction d’incendie au niveau des sites de production, mais encore faut-il s’assurer de leur maintenance régulière, former et sensibiliser les employés et instaurer une gestion stricte des produits inflammables. D’ailleurs les donneurs d’ordres à l’étranger exigent souvent des audits périodiques et des certifications rigoureuses qui incitent à investir dans la modernisation des infrastructures. C’est dans cette logique que le Ministère de l’Industrie et du Commerce, le Ministère de l’Intérieur, le Ministère de l’Économie et des Finances et les Wilayas des régions de Casablanca-Settat, de Tanger-Tétouan-Al Hoceima et de Rabat-Salé-Kenitra, ainsi que l’Agence Maroc PME ont mis en place en 2022 le programme SALAMA PME. Ce programme vise à identifier les unités industrielles présentant des risques pour la sécurité et la santé des employés et du voisinage et à les accompagner dans leurs projets de délocalisation dans des zones d’activité aménagées permettant d’assurer de bonnes conditions de santé et de sécurité. Plus de 236 unités ont bénéficié de ce programme, représentant une aide financière de près de 5 millions de dirhams.
Quel positionnement futur pour le Maroc face aux géants asiatiques ?
La concurrence est très rude avec les géants asiatiques ainsi qu’avec tous les pays où la production textile repose largement sur des coûts de main-d’œuvre faibles. Avec ses atouts et son accès à plusieurs marchés via les accords de libre-échange, le Maroc peut se différencier et s’orienter vers des produits durables et à forte valeur ajoutée. Le Royaume peut ainsi devenir un partenaire clé et un hub de production pour le textile mondial. Le lancement de projets stratégiques et structurants, par exemple en mode Joint-Venture avec des investisseurs étrangers, permettra aux entreprises marocaines d’accéder à de nouvelles technologies et savoir-faire, ce qui devrait renforcer la compétitivité et l’intégration de la chaine de valeur. On en observe déjà les prémices, avec un engouement sans précédent de la part d’investisseurs chinois qui ont signé avec l’État des projets d’investissement.Â
Quelles opportunités sur les marchés en Amérique et en Afrique ?
Les marchés américains et africains offrent d’énormes opportunités. L’accord de libre-échange Maroc-Etats-Unis permet aux produits marocains de bénéficier d’un accès préférentiel au marché américain, dont les opérateurs s’orientent de plus en plus vers les textiles techniques et la mode durable. Le Maroc a aussi ratifié l’accord sur la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) ouvrant l’accès vers un marché de 1,3 milliard de consommateurs dont la moitié sont âgés de moins de 25 ans. Avec leur positionnement géographique, leurs infrastructures logistiques et le potentiel d’investissement, les Provinces du Sud du Maroc peuvent jouer un rôle déterminant pour faciliter l’accès à ces marchés. Celles-ci bénéficient de nombreux atouts à commencer par le Port de Dakhla Atlantique qui servira de hub logistique stratégique, réduisant les coûts d’exportation et améliorant les délais de livraison vers l’Amérique et l’Afrique subsaharienne. Sans oublier l’Initiative Atlantique en faveur des pays du Sahel, le lancement de la nouvelle ligne maritime commerciale Agadir-Dakar, les zones industrielles de la région offrant du foncier et des incitations fiscales, ou encore la prime territoriale dans le cadre la Charte d’investissement.
David Le Doaré
