Economie circulaire : un levier socioéconomique à enclencher

La circularité, un enjeu de souveraineté économique

Le Maroc s’engage de plus en plus dans une économie circulaire. Si le pays dispose d’un cadre réglementaire favorable, des efforts doivent être consentis pour une meilleure valorisation des déchets.

Mardi 10 décembre 2024. La Coalition pour la Valorisation des Déchets (COVAD) a organisé une journée dédiée à la transition vers une économie circulaire et bas carbone. Une centaine de personnes (institutionnels et acteurs de la société civile et du secteur public et privé) se sont réunies pour discuter des opportunités qu’offre cette économie circulaire, mais aussi des problématiques rencontrées. « L’économie circulaire et bas carbone est un sujet important pour le pays. C’est un véritable enjeu et une nécessité stratégique pour la durabilité et la viabilité de nos entreprises. Aujourd’hui, les entreprises marocaines sont confrontées à plusieurs défis. D’abord, les marchés mondiaux qui exigent la décarbonation de l’entreprise pour pouvoir exporter. Il y a aussi l’augmentation des prix des matières premières ainsi que le coût des importations qui est élevé. Puis, il y a les attentes des consommateurs, des usagers marocains vis-à-vis des entreprises. L’économie circulaire et bas carbone est un véritable levier pour la décarbonation de l’entreprise, pour le recyclage des matières premières, le recyclage des déchets ménagers et industriels », a expliqué Assia Benhida, Présidente de la Commission Développement durable de la CGEM. 

Même son de cloche chez Mounir El Bari, Président de la Coalition pour la Valorisation des Déchets (COVAD) : « Les 26 millions de tonnes que nous avons dans les décharges publiques et dans nos poubelles doivent être valorisées et recyclées. Aujourd’hui, le Maroc jette de 7 à 8 millions de tonnes de déchets industriels que nous devons réutiliser. Ce travail sur l’économie circulaire rentre dans le cadre de notre souveraineté industrielle et économique. Il est aberrant que nous importions beaucoup de matières alors que nos déchets sont une richesse que nous devons recycler et dont nous devons profiter. »

Une valorisation à 25 % d’ici 2030

Optimiser l’utilisation des ressources et réduire la production de déchets, ce sont là, les deux piliers de l’économie circulaire. Une économie qui va de pair avec une consommation responsable, un réemploi des produits, une collecte sélective dans la perspective d’une transformation en de nouveaux produits.

Le recyclage est le moyen le plus efficace pour mettre en pratique cette économie circulaire par le biais de la valorisation des matériaux et leurs réintroductions dans des cycles de productions afin de créer de nouveaux produits. Au Maroc, la valorisation des déchets, pilier de l’économie circulaire, en est encore à ses prémisses. En réponse à une question orale à la Chambre des Représentants, le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit a indiqué, fin novembre dernier, que le taux de recyclage et de valorisation des déchets ménagers ne dépasse pas 8 % imputant cette situation à la question du foncier, aux ressources financières limitées des communes, mais aussi « à la résistance des populations voisines des sites de création des centres de traitement. » Le Ministre a toutefois annoncé l’adoption par ses services « d’une approche principalement axée sur la collecte et l’enfouissement à une nouvelle approche visant à réduire les déchets par le tri, le recyclage et la valorisation, en limitant l’enfouissement aux déchets finaux. » 

Cela aurait comme conséquence une augmentation de 25 % du taux de valorisation à d’ici 2030. Autre décision du ministère : le développement des filières de tri, de recyclage et de valorisation des déchets à travers la création d’unités de valorisation en fonction des capacités de chaque décharge. Il est prévu, selon le ministère de tutelle, de produire 600 à 680 tonnes de carburant alternatif à partir des déchets. Par ailleurs, le Programme national de valorisation des déchets ménagers 2023-2034 prévoit la création de 50 centres régionaux de traitement et de valorisation des déchets ménagers et la réhabilitation de 233 anciennes décharges.

Autre filière de grande importance, celle du plastique et ses déchets polluants pour les sols, les rivières et les côtes. La Stratégie nationale de réduction et de valorisation des déchets (SNRVD) ambitionne d’atteindre un taux de recyclage des plastiques de 70 % d’ici 2030 contre 25 % seulement en 2015. Mais cela passe par une inclusion des acteurs informels, qui assurent la collecte d’une grande partie des déchets plastiques. Le secteur privé est également partie prenante de ces transformations. Des entreprises nationales s’engagent de plus en plus dans cet effort de recyclage notamment des déchets plastiques, métalliques ou encore des pneus usés qui sont utilisés pour produire de l’énergie alternative, des caisses ou des tuyaux en plastique.

Par ailleurs, le Maroc dispose d’un cadre réglementaire de l’économie circulaire. Adoptée en 2006, la loi-cadre sur la gestion des déchets « établit les principes généraux de la gestion des déchets au Maroc. Elle définit les responsabilités des différentes parties prenantes, encourage la prévention et la valorisation des déchets, et fixe les règles pour leur traitement. » Le Code de l’Environnement « comprend plusieurs dispositions relatives à la gestion environnementale, y compris la gestion des déchets. » Le Décret sur la classification des déchets « établit les critères et les procédures de classification des déchets ». Le Maroc est également signataire de plusieurs conventions internationales, dont celle de Bâle, qui « régule les mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et en promeut la gestion écologiquement rationnelle ». Enfin, le Maroc dispose depuis 2019 de sa Stratégie nationale de gestion des déchets qui vise à améliorer la gestion des déchets sur le long terme en optant pour une logique circulaire. Elle a même fixé des objectifs de recyclage par type de déchets : domestique, plastique et industriel.

Des pistes d’amélioration

Gérer ses déchets efficacement peut rapporter gros. C’est ce plaidoyer que porte la COVAD depuis de nombreuses années. Tous ces déchets qui sont brulés ou enfouis représentent un manque à gagner pour le pays. Travailler en amont sur la collecte, le tri et la valorisation des déchets, c’est aussi assurer une matière première, vitale pour plusieurs secteurs de l’industrie marocaine. Publié en 2022, l’avis du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) intitulé : « intégration des principes de l’économie circulaire aux traitements des déchets ménagers et des eaux usées » montre des pistes importantes pour s’inscrire durablement dans une économie circulaire. Même s’il vise principalement les déchets ménagers et le traitement des eaux usées, cet avis propose des mesures générales à même d’inscrire durablement le Maroc dans une économie circulaire.

À commencer par l’élaboration « d’une loi-cadre relative à l’économie circulaire et une loi anti-gaspillage », et la révision des lois déjà existantes pour « évoluer d’une économie de fonctionnement linéaire à une économie circulaire. » Il est aussi question de créer « une instance, au sein du ministère chargé de l’investissement, de la convergence et de l’évaluation des politiques publiques qui sera chargée de la coordination entre toutes les parties prenantes dans le sens d’assurer une déclinaison optimale de cette stratégie, selon une approche sectorielle et un déploiement territorialisé. » Le CESE prône par ailleurs l’accélération de la mise en place de « la responsabilité élargie du producteur (REP) et veiller à son application sur le terrain ». De manière plus globale, il s’agit aussi de « conditionner les appuis de l’État accordés aux territoires et aux secteurs, aux efforts déployés en matière de circularité ». 

L’apport de la société civile est également un levier important à mobiliser à travers des campagnes de sensibilisation pour une consommation durable.

Le Maroc a tout à gagner dans cette transformation. D’autant plus que les partenaires économiques du royaume, à commencer par les pays de l’Union européenne, sont tous dans cette logique circulaire et visent la neutralité carbone d’ici 2050. La mise en place de la taxe carbone en est l’illustration. Mais cette transition passera par des prises de décision cruciales permettant d’intégrer durablement la circularité dans tous les pans de l’économie nationale.

Younes Baamrani

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