Economie circulaire : un levier socioéconomique à enclencher

Les acteurs invisibles du recyclage au Maroc

Au Maroc, des milliers de récupérateurs informels collectent et trient les déchets recyclables dans des conditions précaires. Acteurs essentiels d’une économie informelle, leur contribution reste largement méconnue et leur travail sous-valorisé malgré un impact économique et environnemental significatif.

Bien qu’informels, le tri et la récupération des déchets au Maroc constituent une activité économique importante. Cependant, si ce secteur représente une activité économique importante et un gisement d’emplois potentiels, il maintient dans la précarité des milliers de travailleurs essentiels à son fonctionnement. En effet, que ce soit à Casablanca ou dans d’autres villes marocaines, dès la tombée de la nuit, des individus arpentent les rues, fouillant les poubelles avant le passage des camions de collecte. Ce sont les « bouâras », des récupérateurs de déchets qui se déplacent à pied, en charrette, à moto ou en camionnette. Ils sillonnent la ville à la recherche de matériaux recyclables tels que le plastique, le carton, le verre et les métaux. Dans les décharges non contrôlées, comme celle de Médiouna, près de Casablanca, une autre catégorie de « chiffonniers » opère : les « mikhalas ». Moins visibles dans l’espace urbain, ils passent leurs journées et pour certains toute la nuit à fouiller les déchets, à éventrer les sacs poubelle et à tirer, grâce à une fourche transformée en crochet, les déchets potentiellement recyclables : carton, plastique, boîtes de conserve, métal, fer… Leur objectif : ramasser un maximum de déchets pour les revendre à un bon prix afin de pouvoir subvenir aux besoins de leur famille. Grâce à leur travail, ces travailleurs invisibles jouent un rôle crucial dans la chaîne de valeur du recyclage en assurant un tri permanent et en alimentant l’industrie en matières premières.

Selon les chiffres officiels, datant de 2014, le nombre de récupérateurs informels est estimé entre 7 000 et 10 000 individus, dont 27 % d’enfants et 10 % de femmes, selon un rapport de la Banque mondiale. L’association Zero Zbel avance quant à elle le chiffre de 34 000, en se basant sur les quantités collectées dans le secteur informel. Toutefois, il est difficile d’obtenir des données précises vu qu’ils opèrent dans l’informel et que leur nombre varie selon les saisons, la valeur des matériaux recyclables sur le marché et les demandes en main-d’œuvre des autres secteurs (agriculture, bâtiment…).

Un métier pénible et dangereux

Cependant, malgré leur contribution essentielle à l’économie circulaire, les récupérateurs informels travaillent dans des conditions extrêmement précaires. Leur activité s’exerce sans aucune protection sociale ni reconnaissance officielle. Ils sont exposés à de nombreux risques sanitaires, manipulant des déchets et du lixiviat sans protection, s’exposant aux maladies et aux morsures d’animaux. Les accidents sont fréquents. De plus, la stigmatisation sociale pèse lourdement sur ces travailleurs, souvent perçus comme marginaux. Leur rémunération, soumise aux fluctuations des prix des matières premières et à la concurrence des acteurs formels du secteur, reste faible et instable.

La restructuration du secteur du tri et de la récupération des déchets devrait non seulement permettre de répondre à des enjeux économiques et environnementaux, mais elle revêtira aussi une dimension sociale forte. Aujourd’hui, la formalisation de ce secteur est donc devenue une nécessité économique et environnementale, ainsi qu’un impératif social pour garantir la dignité et les droits de ces personnes. La reconnaissance de leur contribution permettra d’améliorer leurs conditions de travail et facilitera leur intégration dans une économie circulaire plus formelle et plus juste. 

Cela permettra également d’augmenter significativement les taux de recyclage, de créer des emplois décents, et de réduire l’impact environnemental de la gestion des déchets et une meilleure valorisation des ressources. Et L’exemple de la coopérative At-Tawafouq à Rabat (lire l’article), qui intègre d’anciens chiffonniers dans un système de tri performant, montre la voie à suivre pour un recyclage plus juste et plus durable. 

Dounia Z. Mseffer

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