Pour votre prochain t-shirt, choisirez-vous le tissu en coton dont la production d’un kilo demande dix mille litres d’eau, ou le tissu en nylon, un dérivé du pétrole qui libère des microplastiques à chaque lavage ? Comme tout secteur industriel, le textile et habillement est gourmand en matières premières, pollue beaucoup et recycle encore peu ses déchets. Conscient de ces enjeux, le consommateur souhaite aujourd’hui des alternatives plus durables.
La tendance est aux vêtements durables. Ce marché a été évalué en 2023 à près de 8 milliards de dollars. Les pays européens, premiers clients des textilens marocains, sont en train de mettre en place de nouvelles réglementations en ce sens. Pour rester compétitif et répondre aux enjeux de ce nouveau marché, le Maroc a donc entamé sa mue, opérant sa transition vers une production à faible émission de carbone et produisant le minimum de déchets.
Quand enjeu climatique rime avec atout stratégique
Les États européens définissent de nouvelles règles qui devraient changer la face du marché. Pour le Royaume, qui veut s’affirmer comme l’une des plateformes de référence pour les donneurs d’ordre européens, les défis sont nombreux.
Le Parlement européen a adopté en avril 2024 la CS3D (Corporate Sustainability Due Diligence Directive) qui introduit un devoir de vigilance et réglemente les obligations des entreprises en matière de responsabilité sociale et environnementale sur l’ensemble de leur chaine de valeur. Les entreprises sont ainsi garantes de leurs filiales et de leurs fournisseurs à l’étranger en matière de droits humains et de réglementation environnementale. Or, pour l’instant, la production textile marocaine importe 85 % de ses intrants, faisant peser une épée de Damoclès sur les exportateurs.
Pour Taha Ghazi, Directeur du secteur textile et cuir au sein du Ministère de l’Industrie et du Commerce, ce nouvel impératif de traçabilité stricte implique « le développement de notre amont textile suivant une approche innovante, durable et axée sur la réduction des coûts de production ».
Autre réglementation européenne, la Directive Relative aux Déchets (Waste Framework Directive) entrera bientôt en vigueur et imposera aux pays importateurs de déchets textiles – dont le Maroc – de prouver qu’ils disposent des infrastructures adaptées pour leur traitement.
Quant à la taxe carbone mise en place par l’Union européenne (appelée « mécanisme d’ajustement carbone aux frontières » ou MACF), elle ne cible, pour le moment, que certains produits importés (métaux, engrais, ciment, électricité…). À plus long terme, elle pourrait être élargie à terme à de nouvelles catégories, notamment les textiles. L’industrie textile marocaine doit ainsi se préparer à cette éventualité et entamer dès que possible sa décarbonation.
Conscient de ces transformations et de leur répercutions, Taha Ghazi précise que « la nouvelle loi-cadre 03-22 formant Charte de l’investissement propose déjà un cadre incitatif et des primes dédiées à la montée en gamme et au développement durable. »
La transition vers une production bas carbone implique des investissements massifs dans la recherche, dans la formation ou encore dans des machines de pointe connectées à des sources d’énergies « propres ». Disposant d’un parc de projets d’énergies renouvelables conséquent, le Maroc pourrait développer une production nationale à l’empreinte carbone nettement réduite. Ce qui représente un avantage comparatif sur ses concurrents, en particulier les géants asiatiques.
Pour orienter les opérateurs vers des produits durables à forte valeur ajoutée et les encourager à intégrer les défis environnementaux, l’industrie textile a mis en place différentes initiatives telles que la vision DAYEM Morocco de l’Association Marocaine des Industries du Textile et de l’Habillement (AMITH). Le Ministère de l’Industrie et du Commerce est par ailleurs partie prenante, avec le Centre International du Commerce (ITC), du programme GTEX/MENATEX visant à accompagner une trentaine de PME dans leur transition vers une production écologique et durable.
Le 18 avril 2023, le Ministère de l’Industrie et du Commerce et l’AMTIH ont signé un protocole d’accord avec la Société Financière Internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale, visant à « promouvoir le développement durable dans le secteur textile et à décarboner l’industrie marocaine du textile et de l’habillement tout en favorisant la production circulaire. Cet accord permettra aux PME d’accéder aux services techniques et financiers d’IFC pour améliorer leur sensibilisation et formation aux pratiques de circularité, ainsi qu’aux entreprises pour adopter de nouvelles pratiques commerciales et de nouvelles technologies », selon une communication de l’AMITH. Le même jour, un autre protocole d’accord a été signé avec la société Recliclados, filiale du groupe espagnol Hallotex. Il concerne la création d’une nouvelle unité de fabrication de fils, tissus et vêtements recyclés pour les marchés européen, américain et marocain. Ce projet, qui représente un investissement de 695 millions de dirhams, pourrait créer plus de 6 245 emplois directs et indirects.
Un fil recyclé 100 % marocain
Au Maroc, on sait recycler des bouteilles plastiques pour en faire du fil polyester. Alors, pourquoi ne pas en faire autant avec les chutes textiles ? Un projet pilote ambitionne de produire le premier fil recyclé 100 % marocain. Il a été développé en partenariat avec le Ministère de l’Industrie et du Commerce, dans le cadre d’« Invest for Jobs », un programme international de la GIZ Maroc (antenne marocaine de l’agence de coopération internationale allemande) et de la KFW (banque de développement allemande) visant à encourager l’emploi en Afrique et à améliorer les conditions de travail. Différents acteurs sont en charge à chaque étape de la chaine de valeur : Polyfil devra créer le fil, SIMTIS en fera du tissu recyclé et Décathlon l’utilisera pour fabriquer des produits vendus dans ses magasins. L’École Supérieure des Industries du Textile et Habillement (ESITH) effectuera quant à elle les tests en laboratoires. « Le projet commence et finit avec Décathlon » indique Sebastian Schmidt, Conseiller technique au sein de la GIZ. « C’est très important de travailler avec les marques dès le début pour assurer la viabilité du projet », ajoute-t-il.
À l’échelle internationale, la valorisation des déchets et le recyclage représentent un potentiel énorme, en particulier pour le polyester, la fibre la plus consommée au monde. De nombreux pays planchent sur le sujet. Il existe actuellement trois procédés de fabrication de fibre de polyester recyclée : mécanique, thermomécanique et chimique. Le dernier est aussi prometteur que coûteux : mettre une usine sur pied nécessiterait des dizaines de millions de dollars. Quant au procédé mécanique, il ne permet pas a priori d’obtenir une qualité de tissu suffisante pour des textiles portés à même le corps. « C’est compliqué techniquement, nous en sommes au stade de l’étude et il reste deux grandes questions à résoudre : quelle sera la qualité des déchets et quelle sera la qualité du fil recyclé ? » souligne Sebastian Schmidt. Si le pilote aboutit, probablement via le procédé thermomécanique, il permettra de limiter les importations, de répondre au CS3D, de réduire le volume de déchets et de créer de l’emploi. Quatre coups en un !
David Le Doaré
