Industrie textile – La renaissance d’un secteur

Salmane Berrada : « Dans une industrie, plus l’amont est fort, plus le secteur entier se porte bien »

Interview de Salmane Berrada, Directeur général de Polyfil SA

Présentez-nous Polyfil

Créé en 1990, Polyfil compte aujourd’hui 260 salariés, une capacité de production de 10 000 tonnes de fils polyester par an, et 23 millions d’euros de chiffre d’affaires également réparti entre le marché local et international. Nos principaux clients sont l’industrie automobile et les utilisateurs de textiles à usage technique. Nous sommes un leader régional et aussi la seule entreprise d’Afrique exportatrice de fil pour l’automobile. 

Polyfil offre à ses clients de multiples services tels que des délais de paiement de plusieurs mois et surtout il leur permet de sécuriser leurs approvisionnements. Polyfil, c’est le filet de sécurité pour les clients qui voient leur container bloqué quelque part dans le monde : avoir 100 % de son approvisionnement qui provient d’une source unique à l’autre bout de la planète, c’est un risque. C’est pourquoi certains clients achètent 10 tonnes par mois juste comme assurance.

Au Maroc, tout un écosystème dépend de Polyfil. Sur le marché local du tissage d’ameublement, nous livrons des centaines d’articles différents, depuis la commande de 500 kilos jusqu’aux gros volumes, avec des délais très courts et dans des palettes de couleurs adaptées. Cette flexibilité est impossible si le producteur de fil se trouve à des milliers de kilomètres. Si Polyfil disparaissait, beaucoup d’industriels du textile souffriraient. Dans une industrie, plus l’amont est fort, plus le secteur entier se porte bien. Et c’est pour cela que les Turcs sont si forts : ils ont toutes les matières premières à portée de main, alors qu’au Maroc nous n’avons plus de polycoton, plus de viscose, et presque plus de coton.

Comment peut-on redynamiser l’amont textile au Maroc ?

Il y a dix ans, nous avons eu le courage d’investir beaucoup et de nous spécialiser sur un marché de niche avec une poignée de clients européens. Ceux qui n’ont pas pris ce virage ont tous mis la clé sous la porte.

Aujourd’hui, les prix appliqués ne permettent pas d’investir dans le foncier, les machines, la R&D, la formation des employés… sans parler de l’énergie qui est très chère. En 2022 notre consommation c’était environ 25 Gwh, soit 2,5 millions de dirhams par mois. Nous avons la plus grande installation de panneaux photovoltaïques de Berrechid : 4 500 panneaux qui produisent à peine 10 % de nos besoins en électricité. La priorité d’une stratégie étatique pour redynamiser l’amont, elle est là ! 

Ensuite on peut discuter des aides pour le foncier ou le matériel. 

Quand nous évoquons avec le Ministère de l’Industrie et du Commerce la question du prix de l’énergie, ils nous répondent que pour ce sujet très important, il faut une réponse non pas sectorielle, mais couvrant l’ensemble de l’industrie marocaine. En Turquie ils s’en sortent très bien, car leur énergie est deux fois moins chère que la nôtre.

Nous sommes conscients que Polyfil ne peut pas se battre dans la même catégorie qu’une entreprise chinoise qui produit 8 millions de tonnes par an. C’est tout le paradoxe, nous sommes un acteur majeur au Maroc, mais petit à l’échelle mondiale. En Chine j’ai visité des usines de 500 hectares, si grande qu’au centre il y a un hôtel et quatre restaurants pour nourrir 600 personnes chacun. Malgré tout, nous avons des atouts à faire valoir et en particulier notre flexibilité.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Nous réfléchissons beaucoup à la valorisation de nos déchets de polyester qui représentent 200 à 250 tonnes chaque année. Pour l’instant, une partie est vendue à des industriels locaux et le reste part à l’étranger, mais un projet est à l’étude pour recycler ce polyester en impliquant des opérateurs de toute la chaine de valeur. L’idée est très intéressante et il y a derrière un marché potentiel énorme, mais, à ce stade, nous cherchons le bon procédé technique, sans savoir encore si, quand et comment cela marchera.

Nous avons également été contactés par le numéro un mondial du home-cleaning, pour des produits en polyester avec des microfilaments absorbants pour le marché sud-américain. Il y a beaucoup de choses à développer et on pourrait assez facilement doubler notre chiffre d’affaires. Nous avons le savoir-faire et des collaborateurs avec une belle expertise. Le problème, c’est que, sur les produits de bases, les Asiatiques sont toujours 30 % moins chers. Donc, il faut investir et aller vers la valeur ajoutée. Nous allons ainsi poursuivre notre stratégie de diversification de niche et continuer à nous battre !

David Le Doaré

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