Industrie textile – La renaissance d’un secteur

Textile : état des lieux et défis à venir pour l’une des locomotives de l’industrie marocaine

Le déclin annoncé de l’industrie textile dans les années 90, marquées par la mondialisation et la montée en puissance des grands producteurs asiatiques, semble n’être plus qu’un lointain souvenir. Tout comme l’épisode de la pandémie de Covid-19, qui avait pourtant durement touché le secteur textile. Le rééquilibrage stratégique vers la fast – voire l’ultra-fast-fashion – ainsi que vers six filières prioritaires a porté ses fruits. 

1er pays exportateur de textile devant l’Égypte et la Tunisie, 8e pays fournisseur de l’Union européenne… Le Maroc conforte chaque année un peu plus sa position dans la chaine mondiale d’approvisionnement textile et intéresse un nombre croissant d’investisseurs étrangers.

Pour autant, il reste des défis à relever pour consolider les acquis, parmi lesquels : renforcer l’intégration et réduire le déficit commercial, améliorer la productivité et s’orienter vers la co-traitance et la production de produits finis à forte valeur ajoutée, ou encore répondre aux enjeux de durabilité et promouvoir la circularité.

Une vitrine de l’industrie marocaine 

Selon les derniers indicateurs du commerce extérieur, publiés par l’Office des Changes, le secteur du textile et cuir a généré un chiffre d’affaires à l’export de 45,88 milliards de dirhams en 2024. Les vêtements confectionnés et les articles de bonneterie représentent un chiffre d’affaires de près de 39 milliards de dirhams, soit une hausse de 0,71 % par rapport à 2023.

D’après une autre étude de l’Office des Changes intitulée « Analyse multidimensionnelle des exportations du secteur textile et cuir Â», publiée en 2024, le secteur textile et cuir rassemble 1628 entreprises et concentre 22 % des emplois industriels. Toujours selon cette étude, en 2022 le secteur représentait 10,3 % du total des exportations, 9,1 % de la production industrielle et 13,5 % de la valeur ajoutée industrielle.

Les entreprises exportatrices sont majoritairement concentrées dans les régions de Casablanca-Settat, de Tanger-Tétouan-Al Hoceima et de Fès-Meknès qui contribuent à elles seules à plus de 85 % du chiffre d’affaires à l’exportation.

Trois filières accaparent plus de 85 % du total des ventes du secteur : loin devant, les vêtements et accessoires autres que bonneterie (60 % pour 27,6 MM DH), puis les articles de bonneterie (18 % pour 8,5 MM DH) et enfin la filière chaussure (3,6 MM DH).

Aux donneurs d’ordre européens habituels, au-devant desquels se place désormais l’Espagne, suivie de la France et du Royaume-Uni, de nouveaux pays sont venus s’ajouter, parmi lesquels la Turquie et le Portugal, où la fermeture de plusieurs usines de confection cette année devrait bénéficier aux sous-traitants marocains.

Quand les planètes s’alignent

Mise en place avec des partenaires clés comme l’Union européenne ou les États-Unis, la politique des accords de libre-échange lancée dans les années 2000 a ouvert de nouveaux marchés et encouragé les investissements étrangers. Le développement des infrastructures, telles que les zones industrielles intégrées (Tanger Med et Casablanca), les ports modernes et l’amélioration des réseaux de transport, a ensuite réduit les coûts logistiques et accéléré les délais de livraison.

À l’occasion d’une réunion de travail avec l’Association Marocaine des Industries du Textile et de l’Habillement (AMITH), qui s’est tenue en novembre 2021 au siège de l’École Supérieure des Industries du Textile et Habillement (ESITH), Ryad Mezzour, Ministre de l’Industrie et du Commerce a déclaré, relayé par un communiqué du ministère : « Le secteur doit capitaliser sur ses nombreux acquis et saisir les opportunités qu’offre ce contexte économique mondial de relocalisation des sites industriels, pour attirer plus d’investisseurs et monter en gamme Â». L’un des enjeux majeurs du secteur, selon le Ministre, est « se doter d’un amont fort pour une meilleure intégration et une plus grande compétitivité lui permettant de conquérir de nouveaux marchés à l’export Â». « L’investissement dans l’amont du secteur textile est stratégique pour sa pérennisation autant que la mutation vers des business modèles orientés produits finis Â», a-t-il également souligné.

Plutôt que de s’épuiser face à la concurrence en fabriquant le duo classique wear blue-jean et t-shirt blanc, les opérateurs nationaux se sont tournés vers la production rapide, en petites quantités – qui intéressait moins les grandes lignes de production asiatiques, profitant de leur proximité géographique avec le marché européen pour produire et livrer de façon quasi instantanée. Au fil des Plans Industriels lancés par le Ministre de l’Industrie et du Commerce, des Plans d’Accélération entre 2014 et 2020, puis des Plans de Relance de 2020 à 2023, le Maroc s’est imposé grâce à sa capacité à répondre aux besoins diversifiés des marques, de la production en grande série à la confection hautement spécialisée.

Stabilité de l’emploi, productivité en berne

En marge de la 21e Ã©dition du Salon Maroc In Mode organisé en novembre 2024 par l’AMITH, Younes Sekkouri, Ministre de l’Inclusion Économique, de la Petite Entreprise, de l’Emploi et des Compétences, a rappelé que l’industrie textile compte « 230 000 employés [sans compter la part de l’informel, NDLR] dans plusieurs régions, avec une forte proportion de femmes et de jeunes, faisant de ce secteur un stabilisateur de l’emploi Â», dans les zones urbaines, mais aussi dans certaines zones rurales où sont implantées des usines de tissage. Un rôle crucial au moment où le taux de chômage national s’approche des 15 % de la population active. Le secteur emploie beaucoup de personnes ayant un faible niveau de scolarité qui travaillent généralement dans de petites et moyennes entreprises (PME) fabricant des produits à faible valeur ajoutée et utilisant une technologie peu évoluée.

Selon le rapport « Analyse multidimensionnelle des exportations du secteur textile et cuir au Maroc» de l’Office des Changes, « le secteur souffre d’une faible productivité qui entrave la réussite de la transformation structurelle Â». Il existe bien des initiatives visant à moderniser les techniques de production et à améliorer les qualifications des travailleurs, tel que le projet Formation de qualité pour l’emploi et l’entrepreneuriat dans le secteur du textile, habillement et cuir, lancé en 2023 sous l’égide du Ministère de l’Inclusion Économique, de la Petite Entreprise, de l’Emploi et des Compétences. Bénéficiant notamment de l’appui technique de Christian Dior Couture, ce programme accompagne près de 500 formateurs, tuteurs et maitres d’apprentissage. Toujours selon l’étude de l’Office des Changes, si des programmes sectoriels proposent aux PME et aux startups des aides financières et des formations techniques diverses (Supply chain, « design thinking Â» et conception, Marketing et gestion) cela reste « insuffisant pour assurer un repositionnement réussi et une montée en gamme dans les chaines de valeur mondiales Â». Avec l’arrivée progressive de l’intelligence artificielle, les métiers faiblement qualifiés et répétitifs sont menacés à terme par la robotisation. Encore une raison d’insister sur la formation de profils susceptibles d’accompagner la montée en gamme de l’industrie.

Un solde commercial structurellement déficitaire

Alors que les exportations battent des records, le solde commercial de l’industrie textile marocaine reste déficitaire : en 2022, il s’établissait à moins 3,7 milliards de dirhams. Et pour cause, on estime que près de 90 % des matières premières sont importées, principalement de Chine, de Turquie et d’Inde. Les importations de fibres synthétiques, d’étoffes de bonneterie et de coton constituent la moitié du total de ces importations. Confrontés de longue date au serpent de mer de la redynamisation de l’amont textile, gouvernement et opérateurs s’emploient à déployer une politique de substitution et à promouvoir une production locale de tissus, de fournitures et d’accessoires (boutons, fermetures à glissière…), autant pour développer un modèle plus autonome, que pour favoriser l’intégration du secteur dans la chaine de valeur mondiale. 

À l’autre bout de la filière, en aval la stratégie de marque propre – le « Made in Morocco Â» – a donné une meilleure visibilité aux articles fabriqués sur le territoire avec une consommation intérieure de vêtements et de textiles en nette augmentation. 

On observe ce phénomène dans les rayons textiles des grandes et moyennes surfaces. Les entreprises textiles marocaines lancent de nouvelles marques et ne se contentent plus de la sous-traitance. À l’échelle internationale également, elles valorisent mieux leur savoir-faire et leur expertise, avec plusieurs marques créatrices de valeur ajoutée. Pour les industriels marocains en mesure d’investir sur la construction d’une spécialisation stratégique, la recherche et développement explorent des opportunités très prometteuses. Elles pourraient à terme réorienter le secteur vers un nouveau modèle compétitif, axé sur la co-traitance et la production de produits à forte valeur ajoutée, tels que l’habillement de mode et les textiles techniques, durables et innovants.

Évolution du marché et régionalisation des chaines de valeurs

Comme les autres industries, le secteur textile et habillement est appelé à diminuer son impact environnemental, qu’il s’agisse des déchets textiles, de décarbonation ou de la pollution liée à la production ou au transport. Une nécessité, au regard des enjeux climatiques, rendue très concrète par les nouvelles directives européennes (CS3D…). Les grands opérateurs marocains en sont conscients, et l’AMITH a fait de l’écoresponsabilité un des quatre leviers de développement de sa vision DAYEM Morocco à l’horizon 2035. Ce programme ambitionne de faire passer la valeur des exportations marocaines à 60 milliards de dirhams, et ce, en cohérence avec le Nouveau Modèle de Développement. L’objectif de l’AMITH est de faire du Royaume une référence en matière de production éthique et durable, « le leader dans le bassin euro-méditerranéen et la destination privilégiée des acheteurs de l’Union européenne, des États-Unis et du Royaume-Uni Â».

En Asie, du côté du grand amont textile, les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement de ces dernières années ont révélé le risque associé à une faible diversification des partenaires commerciaux ainsi que les vulnérabilités systémiques liées à la fragmentation géographique des processus de production.

En tant que plateforme textile à proximité de l’Europe, le Maroc offre aux industriels chinois, à travers ses divers accords de libre-échange, la possibilité de contourner les mesures protectionnistes des marchés des marchés américains et européens ciblant leurs produits. Il leur donne également l’opportunité de diminuer leur empreinte carbone en réduisant les distances de transport. Signal fort, en septembre dernier, une délégation du Conseil National Chinois du Textile et de l’Habillement (CNTAC) s’est rendue au Maroc. Selon le communiqué publié à cette occasion par le Ministère de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des Politiques Publiques : « En 2024, plusieurs entreprises chinoises du secteur textile se sont implantées dans différentes régions du Maroc. Elles ont déjà investi plus de 300 millions de dirhams et emploieront à fin 2025 près de 2000 personnes, illustrant l’intérêt croissant des opérateurs textiles chinois pour le Maroc. Â» L’implantation du groupe Sunrise à Skhirat, avec un parc industriel textile intégré de 2,4 milliards de dirhams et près de 10 000 emplois créés à terme, en est l’exemple.

Publié en novembre dernier, le numéro du magazine chinois Victwo, préparé avec l’ambassade du Maroc en Chine, mettait en exergue les opportunités à saisir dans le Royaume. Certains ont déjà franchi le pas : Omega Textile (bonneterie) et Romantic Co Ltd (bonneterie et lingerie) sont des filiales marocaines de sociétés chinoises. Omega Textile a ouvert entre 2019 et 2022 pas moins de trois sites entre Casablanca et Kénitra. D’après les analystes, ce ne sont que les prémices de l’arrivée massive d’investissements chinois. Si les grands opérateurs marocains semblent enthousiastes, les PME, plus exposées, espèrent que cette concurrence ne leur nuira pas. L’avenir le dira. 

David Le Doaré

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