Au Maroc, 90 % des matières premières utilisées dans l’industrie textile sont importées. Durant plusieurs décennies, les gouvernements successifs se sont efforcés d’encourager l’amont textile, mais pour quels résultats et quelles perspectives ?
Dans l’industrie, intégrer les différents maillons de la chaine de valeur présente de nombreux avantages : réduire les coûts, augmenter et standardiser la qualité des produits, sécuriser les approvisionnements, améliorer la réactivité ou encore renforcer le pouvoir de négociation.
Si en 2024 le taux d’intégration dans l’industrie textile est estimé autour de 12 %, cela n’a pas toujours été le cas. Omar Cherkaoui de l’ESITH se souvient que « dans les années 70, l’État avait fait des investissements massifs pour l’implantation d’unités textiles intégrées, avec des entreprises qui occupaient l’amont de l’industrie. »
La région de Beni Mellal produisait par exemple du coton. Par la suite « ces unités ont été remplacées par des sociétés privées et la plupart ont fermé. » L’adhésion du Maroc à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995 et la fin des quotas textiles liés à l’Accord multifibres de 2005 ont exposé l’industrie marocaine à la concurrence et aux prix imbattables des produits exportés par les grands producteurs asiatiques.
Une libéralisation qui a précipité le déclin voire la disparition de l’amont textile au Maroc et dans de nombreux pays, dont la France et le Royaume-Uni. Autre facteur endogène, la culture du coton, qui consomme énormément d’eau, est peu adaptée au climat du Maroc, pays de plus en plus impacté par la sécheresse. Pour ces raisons, alors que les plans industriels se succèdent, l’amont continue d’être considéré comme le talon d’Achille de l’industrie textile.
De vains efforts ?
Le Pacte National pour l’Émergence Industrielle 2009-2013 avait mis en place des aides à hauteur de 20 % pour l’investissement en matériel dans l’amont. Puis avec le Plan d’Accélération Industrielle 2014-2020, six filières prioritaires (denim, fast fashion, distributeurs de marques nationales, maille, textile de maison et textile à usage technique) avaient été ciblées pour développer leur écosystème, avec encore une fois en ligne de mire le développement d’un amont compétitif et innovant.
Selon Taha Ghazi, Directeur du secteur textile et cuir au sein du Ministère de l’Industrie et du Commerce, ces dispositifs ont bien eu un impact : « avec 26 projets d’investissement signés, dont 17 projets d’investissement locomotives pour un financement total de 2,16 milliards de dirhams. » Et cela continue, puisque « dans le cadre du Plan de Relance Industrielle (PRI 2020-2023) lancé en 2020, 11 projets d’investissement ont été accompagnés pour un montant total de 594 millions de dirhams. » Des efforts incontestables, mais pour quels résultats ? « Cela fait seize ans que je travaille à Polyfil. À l’époque il y avait des dizaines d’entreprises opérant dans l’amont et elles ont aujourd’hui presque toutes disparu » rapporte Salmane Berrada, un des rares patrons de l’amont marocain. « Il n’y aura jamais de réel renouveau si on ne joue pas sur la compétitivité et en premier lieu sur les prix de l’énergie ». Autre enjeu pour stimuler l’amont de l’industrie : se concentrer sur des niches spécifiques plutôt que sur la simple augmentation des capacités.
Opportunités à saisir
Les événements planétaires des cinq dernières années – crise du Covid-19, guerres, accélération des effets du réchauffement climatique – ont eu des conséquences sur la chaine d’approvisionnement des industries mondialisées, textile et habillement compris. Cela a induit un changement de paradigme chez les industriels qui privilégient de plus en plus la proximité géographique pour gagner en délais et en coûts. Une aubaine pour le secteur textile marocain et notamment pour l’amont qui intéresse également les investisseurs. Basé à Skhirat, le projet porté par le géant chinois Sunrise consiste en un parc industriel textile intégré fabricant le fil jusqu’au produit fini. Représentant un investissement de 2,4 milliards de dirhams, le projet devrait créer près de 10 000 emplois.
De plus, les changements dans la réglementation européenne couplés aux nouvelles attentes des consommateurs invitent à « inscrire les processus de production dans une logique de circularité et de développement durable à travers le recyclage des déchets textiles » explique Taha Ghazi. Une autre piste pour développer de manière durable l’amont textile.
Pour amorcer ce tournant, l’industrie textile marocaine doit se réinventer, se moderniser et investir dans son appareil de production. Par le passé, les investissements pour la modernisation des équipements et l’adaptation aux évolutions du marché n’ont peut-être pas toujours été suffisants, comme le suggère Salmane Berrada : « Il y a dix ans, nous avons eu le courage d’investir beaucoup d’argent. Ceux qui n’ont pas pris ce virage ont tous mis la clé sous la porte. »
Si les opportunités sont là, encore faut-il savoir les saisir, car investir c’est prendre des risques. Risques que trop peu d’industriels sont prêts à supporter ? « Il suffit de prendre l’initiative ! » s’exclame Omar Cherkaoui. « On souffre parfois de la résistance au changement avec certaines entreprises un peu trop frileuses pour aller vers des nouveaux produits… Mais on y arrivera avec persévérance », conclut-il.
David Le Doaré
