Othmane Cherif Alami : « Toutes les promesses sont là pour faire de Casablanca une grande destination de congrès »

Othmane Cherif Alami, Président du Conseil Régional du Tourisme de Casablanca Settat, Président d’Investour Group

Avec la préparation de la CAN et de la Coupe du Monde, tous les regards se tournent vers le Maroc. Est-ce une fenêtre à ne pas rater pour le secteur du tourisme ?

Je suis Président du Conseil Régional du Tourisme (CRT) de la région Casablanca-Settat depuis août 2020 et j’entame mon 2e mandat. Créé en 2002, le CRT de Casablanca-Settat fait partie des premiers conseils régionaux mis en place dans le cadre de la Vision 2010. Aujourd’hui, CAP 2026, la nouvelle feuille de route de la Confédération Nationale du Tourisme et le Ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire, vise à atteindre 17,5 millions de visiteurs à l’horizon 2026. Elle a été déclinée à travers toutes les régions dont certaines ont signé le contrat de développement liant l’autorité locale, le Ministre du Tourisme et les Présidents de Région. Celui de Casablanca-Settat devrait être signé en octobre prochain. Ces dernières années, le CRT de Casablanca a mené un programme particulièrement riche en termes d’actions et d’activités. Il a notamment signé des conventions de promotion et de marketing avec l’Office National Marocain du Tourisme (ONMT), la Région et la Ville de Casablanca.

Cette année nous avons déployé de multiples actions sur les réseaux sociaux et avons aussi redynamisé le site Internet afin de donner aux professionnels du tourisme une meilleure visibilité. Nous organisons également des eductours comme ceux que nous avons proposés aux agents de voyage et tour opérateurs espagnols et anglais dans la région de Casablanca et Benslimane. Récemment, nous avons réuni avec l’ONMT une quinzaine d’experts du MICE [Meetings, Incentives, Congress & Events : rencontres, incentives, congrès et événements, NDLR] venus d’Italie.

Dans le territoire rural de Casablanca-Settat, qui représente 70 % de la superficie de la Région, nous avons identifié 300 points d’intérêt. Nous avons donc organisé avec la Région et l’ONMT une action de sensibilisation destinée à l’ensemble des acteurs opérant dans cette partie du territoire. À ce sujet, nous avons organisé un concours avec les grandes universités et écoles de Casablanca Settat et l’Institut du tourisme de Tanger visant à mettre en avant des produits innovants permettant de promouvoir le territoire rural.

Nous sommes par ailleurs en train de mettre en avant sur les réseaux sociaux le maximum de points d’intérêt touristique. Pour chacun d’entre eux, nous créons, s’ils n’en ont pas, une page Facebook et Instagram et finançons des campagnes pour leur offrir une certaine visibilité. Ce travail s’inscrira dans le cadre d’un diagnostic et d’une évaluation des potentiels à l’horizon 2026-2030.

Quel est le positionnement de la région de Casablanca-Settat ?

Casablanca, c’est d’abord le tourisme d’affaires et des congrès. La région n’a pas pris encore toute son expansion et, aujourd’hui, son taux de croissance n’est malheureusement pas satisfaisant. Nous attendons la rénovation de la Foire de Casablanca qui devrait inclure un centre des congrès de 2 000 places et 12 000 m2 de surface d’exposition. En face du terrain de la foire, sur le terrain libre, la FIFA va installer le centre de broadcast international de la Coupe du monde qui diffusera l’ensemble des matchs et accueillera 5 000 à 10 000 journalistes d’ici 2030. Avec le futur centre des congrès de la Foire internationale de Casablanca, le projet de nouveau Palais des Congrès de Casablanca et le centre de congrès et des expositions de l’Office des Changes qui, je l’espère, sera en rénovation prochainement, nous allons pouvoir attirer 1,2 million de visiteurs business à Casablanca d’ici 2030 et au moins 3 millions à l’horizon 2030.

C’est un objectif très ambitieux, mais, grâce à l’attractivité des congrès, aux infrastructures, au hub de l’aéroport de Casablanca, ou encore aux 150 avions de Royal Air Maroc, toutes les promesses sont là pour faire de Casablanca une grande destination de congrès. On estime que, sur les 1 200 000 visiteurs annuels, qui génèrent 2 nuitées chacun, il aurait 400000 hommes d’affaires déclarés comme tels et 800000 visiteurs voyageant pour affaires, santé, famille ou études. L’idée c’est d’en recevoir au moins 3 millions pour deux nuits minimum à Casablanca. Mais, sans le grand palais des congrès prévu dans le plan de développement régional 2022-2027, nous ne pourrons pas obtenir ces résultats. Tous ces chantiers sont donc des prérequis indispensables.

En plus du tourisme d’affaires, il y a aussi le tourisme de loisirs et city break qui couvre les zones de Oualidia à Bouznika, de Casablanca à Benslimane, Settat, Berrechid… Pour développer ce tourisme-là il nous faut un autre prérequis : l’accessibilité à tarif réduit de l’aérien. En effet, cela permettrait de booster l’activité durant le weekend, car, dans toutes les capitales d’affaires, les hôtels sont presque vides en fin de semaine. Pour pallier cela, il y a également le prérequis de l’ouverture du Grand Théâtre de Casablanca qui contribuera à assurer une animation culturelle et à créer de l’attractivité.

Une autre catégorie de visiteurs se compose des croisiéristes. Aujourd’hui, le port de Casablanca en accueille 200 000 à 300 000 par an alors que l’on pourrait en recevoir au moins 500 000 à 600 000. Pour cela, il faudrait l’ouverture du quai de croisière qui est prêt depuis mars 2022. L’Agence Nationale des Ports (ANP) nous a assuré qu’un appel à manifestation d’intérêt pour sa gestion a été lancé et qu’un groupe anglais a été sélectionné, mais à ce jour nous n’avons aucune visibilité. Chaque mois de retard sur l’ouverture représente presque 6 mois de retard de programmation des grandes compagnies de croisière, car, sans visibilité au-delà de 6 mois, elles ne peuvent pas s’engager sur une destination portuaire.

Donc, le positionnement de Casablanca est multiple, mais il se concentre avant tout sur le MICE, puis sur les loisirs, les weekends et aussi le territoire rural. Nous estimons le potentiel de la région à horizon 2030 à 3 millions de touristes internationaux et nationaux. Le potentiel du tourisme national est déjà effectif : 35 % des nuitées réalisées à Casablanca le sont par des touristes nationaux. Nous pensons que le tourisme régional, intrarégional et national va avoisiner les 50 % et plus à Casablanca, car il s’agit d’une destination prisée par tous les Marocains du Maroc pour différentes raisons (famille, loisirs, sport, santé, études, shopping, culture…).

Actuellement, le contrat régional de Casablanca-Settat n’a pas encore été signé et validé par la Région et la Ministre du Tourisme sous l’autorité du Wali. Nous attendons ainsi cette étape pour passer à l’exécution de cette feuille stratégique qui d’ailleurs se concentre sur le tourisme d’affaires et le tourisme de city break (les weekends).

Donc, cela fait beaucoup de prérequis et j’ai bien peur que tous ces projets ne soient pas au rendez-vous ni de 2026 ni de 2030. Le grand palais des congrès a été voté et budgété. Un terrain a été identifié entre Casablanca et l’aéroport, mais malheureusement le coup d’envoi n’a pas encore été confirmé. Or, il faut 3 à 5 ans pour le construire et 1 à 2 ans pour le promouvoir.

Le PDR inclut également les mobilités, notamment le train rapide entre El Jadida et Bouznika, les bus touristiques, les navettes desservant l’aéroport, le grand aquarium, le zoo de Ain Sebaâ, le musée contemporain… Tout cela reste encore dans les stratégies théoriques, car elles ont été votées et budgétées, mais leur déploiement fait défaut pour le moment.

Où en est Casablanca en matière d’infrastructures hôtelières : l’offre est-elle suffisante ?

Elle n’est toujours pas suffisante. Nous avons effectué une rectification dans la feuille de route qui indiquait que Casablanca n’avait pas besoin de capacité supplémentaire. Nous avons en effet considéré que c’était une erreur et que, même si le taux d’occupation moyen des hôtels avoisine actuellement les 45 % à Casablanca (un taux très inférieur à celui de Marrakech qui est au-dessus de 70 %), nous pensons au contraire qu’il faut davantage de capacités hôtelières au regard des différents projets que j’ai évoqués.

Aujourd’hui à Casablanca, il y aurait environ 23000 lits. Il en faudrait au moins 100000 pour être une destination commercialisable à une large échelle. D’ici 2030, il faudrait créer minimum 20 000 chambres supplémentaires, c’est-à-dire 40 000 lits.

Un des principaux freins à construction de nouveaux hôtels est le foncier dont le coût est inadapté à la réalisation de tels projets. Une solution miracle serait que la Direction des Domaines de l’État, les communes urbaines ou encore le Ministère des Habous, qui sont de grands propriétaires fonciers, puissent mettre à disposition des réserves foncières pour des projets touristiques tels que des centres et parcs de loisirs, des hôtels…

En termes d’hébergement, il existerait aussi à Casablanca 20 000 appartements meublés qu’il faudrait structurer, fiscaliser et sécuriser pour l’intérêt de la destination. Au Maroc, les locations de logement, les gites, les maisons d’hôtes ne sont pas encore très développées et la réglementation se met progressivement à niveau. Dans les territoires ruraux, les gouverneurs ont la possibilité d’accorder des dérogations du moment que les projets créent de l’emploi.

Par ailleurs, beaucoup d’hôtels – petits, moyens et grands – sont fermés, conséquence de la pandémie. Une action est actuellement menée afin de leur apporter des outils de financement, à travers notamment les programmes Go Siyaha, Cap Hospitality, le Fonds Mohammed VI… Il est important de racheter ces hôtels, de les rénover et de les remettre dans le circuit ou encore d’apporter aux propriétaires des solutions idoines, mais ils ne doivent pas rester fermés. Ainsi, dernièrement, le Gouvernement a lancé des crédits garantis de 10 à 12 ans jusqu’à 100 millions de dirhams dont les intérêts sont pris en charge par l’État. Ce bonus que le Gouvernement offre aux hôteliers qui veulent rénover leur établissement est une opportunité qui, je pense, ne se représentera pas avant longtemps.

Comment se porte le secteur du tourisme depuis la pandémie de Covid-19 ?

La région de Casablanca-Settat connaît une croissance entre 5 et 10 % depuis 2019.
Le nombre d’arrivées de passagers à l’aéroport Mohammed V est également en croissance. Globalement, nous sommes en résilience et nous sommes en train de construire la croissance, mais comme je vous l’ai dit, avant de pouvoir atteindre tous nos objectifs, il faut la réalisation de tous ces prérequis.
Heureusement, la mobilité va être renforcée avec la LGV Kenitra Rabat Casablanca. La grande gare de train rapide serait au niveau du siège de l’OCP vers Marrakech.
Par ailleurs, il est essentiel d’autoriser d’ici 2030 l’aéroport de Benslimane à accueillir les compagnies low cost. La région de Casablanca-Settat ne pourra pas se développer sur plan touristique si elle n’offre pas une accessibilité à tarif réduit. 20 à 30 % des passagers qui prennent des vols low cost au départ de Marrakech, Rabat, Fès ou Tanger durant les vacances scolaires sont des résidents de Casablanca-Settat. L’aéroport de Benslimane doit donc absolument jouer son rôle et d’ailleurs cela va s’imposer lorsque le grand stade de 117 000 places, qui sera construit à proximité, accueillera les matchs internationaux en 2030. Dès 2026, il faudra ouvrir cet aéroport, agrandir ses hangars, le valoriser et en faire l’aéroport low cost des grandes capitales, avec des navettes vers Casablanca, Bouznika, Rabat… Sans oublier le petit aéroport d’affaires de Tit Mellil qu’il faudrait lui aussi revaloriser.

La plupart de grandes capitales ont 3 ou 4 aéroports c’est pour cela qu’il faut étudier ces pistes, même si ce n’est pas encore dans la priorité des plans de développement régional. Ces actions vont s’imposer d’elles-mêmes pour créer de la croissance, de l’emploi, de la dynamique de visiteurs à Casablanca. Les grandes capitales comme Paris, New York, Madrid… ont profité des compagnies low cost qui ont boosté leur fréquentation. Eurodisney n’aurait pas connu un tel succès s’il n’y avait pas eu à proximité de grands aéroports.

Aujourd’hui, les touristes versent chaque année un montant global de 30 à 50 millions de dirhams de taxes touristiques et contribuent ainsi au financement de l’ONMT, à travers la taxe de promotion touristique, et au financement de la commune concernée, à travers et la taxe locale de séjour. Nous estimons que c’est le montant qu’il faudrait chaque année, à horizon 2026-2030, pour que Casablanca soit visible au niveau mondial.
Une entreprise touristique qui n’a pas de stratégie marketing ou de commercialisation est, selon moi, pratiquement en faillite ou à très faible rentabilité, à l’image de certains hôtels qui réalisent 60 % de leur chiffre d’affaires avec des plateformes internationales qui leur prélèvent jusqu’à 25 % du montant facturé. Il y a donc un problème au niveau de la promotion des produits touristiques marocains. Les dimensions tech, marketing, commercialisation et réseaux sociaux sont aujourd’hui incontournables et elles devront obligatoirement être installées dans la stratégie de toute entreprise touristique.

L’industrie du tourisme espère recevoir d’ici 2030 17,5 millions de touristes en 2025 et, si le trend est toujours le même, nous allons peut-être atteindre 15 millions de touristes à la fin de l’année 2024. Avec le développement du low cost, le volume sera important, mais le Maroc s’inscrit plutôt dans un tourisme haut de gamme accessible. Et c’est tout le territoire rural, désertique, atlantique et méditerranéen qui pourra répondre aux 26 millions de touristes que nous attendons et qui représenteront 200 milliards de dirhams de devises rapatriés chaque année.

Articles à la une