Mohamed Saad, Président de l’AUSIM : « Nous voulons passer d’une IA de consommation à une IA de production »

Vous venez d’être élu à la présidence de l’AUSIM. Dans quel état d’esprit abordez-vous ce nouveau mandat et quelles seront vos toutes premières priorités ? 

Je vous remercie pour la question, car elle pose les jalons de notre vision. Mon état d’esprit tout comme celui des membres du Bureau de l’AUSIM récemment élu, a toujours été le même vis-à-vis de ce chantier structurant qui consiste à accompagner les projets transformateurs en matière de Digital et d’IT dans les secteurs public, semi-public et privé : La vision que nous avons mûrie pour notre mandat tient en trois mots à savoir: « Bold, Brave, Forward », Ce manifeste, pourquoi l’avoir choisi ? L’association est engagée pour un Maroc Digital audacieux, sécurisé et souverain. Parce qu’un tournant majeur est devant nous. 1. L’AUSIM doit jouer un Rôle majeur ; 2. Les experts dans le Digital et l’IT sont acteurs et non spectateurs ; 3. Parce que Digital Morocco 2030 ne pourra réussir qu’à travers un engagement audacieux, collectif, et résilient. 

Comment percevez-vous aujourd’hui le niveau de maturité digitale des entreprises marocaines ? Où en sommes-nous réellement ? 

En l’absence d’un baromètre officiel reconnu, il est difficile de se prononcer au nom de l’ensemble des entreprises marocaines. Toutefois, nous observons des disparités majeures : certains secteurs sont nettement plus matures que d’autres et, structurellement, les grandes entreprises sont mieux loties que les PME. Les secteur financiers et industriels sont, de loin, les plus avancés. Cette maturité s’explique par une dépendance intrinsèque des services vis-à-vis de la technologie, où l’innovation est désormais indissociable du digital. La nature même des modèles économiques B2C impose aux institutions de ces secteurs de déployer des solutions applicatives centrées sur l’expérience client. L’objectif est triple : fluidifier le parcours utilisateur, accroître la satisfaction et, surtout, réduire le coût de revient des transactions. Cependant, des marges de progression subsistent. Si l’on compare notre marché à d’autres écosystèmes, force est de constater que l’Open Data n’a pas encore pleinement libéré son potentiel. Ailleurs, ce concept a permis la genèse de startups agiles qui ont su préempter des segments stratégiques de la chaîne de valeur, optimisant encore davantage l’expérience finale. Concernant les petites et moyennes entreprises, le constat est plus mitigé : elles restent relativement mal équipées. Pourquoi ? C’est un vaste sujet. L’analyse de la chaîne de valeur d’une PME révèle des besoins fondamentaux : un ERP fiable, dont le paramétrage minimal évite l’écueil de l’ «usine à gaz » en privilégiant une version standard. À cela doivent s’ajouter un CRM, une présence web optimisée et une solution mobile d’e-commerce. Cet arsenal numérique garantit une amélioration de la qualité de service et de la satisfaction client, tout en réduisant les coûts opérationnels. C’est le levier indispensable pour explorer de nouveaux marchés et assurer, in fine, une rentabilité durable. Or, la réalité du marché est différente. La majorité des solutions disponibles sont encore proposées en mode « OnPremise ». Ce modèle exige un investissement initial lourd (CAPEX), une infrastructure physique, des ressources IT dédiées et un suivi rigoureux (sécurité, continuité d’activité, supervision). Faute d’un accompagnement stratégique adéquat, le management de ces PME multiplie souvent les acquisitions de solutions et de partenaires. Résultat : la facture s’alourdit, le risque opérationnel augmente et l’agilité diminue. Pour ces entreprises, le salut réside dans les solutions SaaS (Software as a Service) mutualisées. Hébergées sur un Cloud local, ces solutions permettent une facturation à l’usage (Pay-As-You-Go), transformant l’investissement en charges opérationnelles (OPEX). Pour l’éditeur local, viser cette masse critique est une opportunité majeure : en consolidant sa base au Maroc, il pourra plus facilement s’exporter et conquérir les marchés d’Afrique subsaharienne, favorisant ainsi la genèse de champions marocains dans l’industrie du logiciel qui deviendra un vecteur porteur à l’économie nationale. 

Le passage du CAPEX vers l’OPEX que je préconise pour les PME est une réalité de marché : 65 % des investissements IT au Maroc se dirigent désormais vers le Cloud. 

L’intelligence artificielle, la cybersécurité ou encore la gestion des données s’imposent dans l’agenda des dirigeants. Quels sont, selon vous, les sujets les plus urgents pour les DSI aujourd’hui ? 

À l’AUSIM, nous considérons que le futur numérique du Maroc repose sur deux piliers indissociables : la confiance (Cybersécurité) et la puissance (Intelligence Artificielle). Le premier chantier que vous évoquez est celui de la cybersécurité. Dans un monde hyperconnecté, la menace n’est plus une éventualité, mais une certitude. Nous ne parlons plus seulement de « protection » dans notre vision, mais de résilience. L’AUSIM œuvre pour que les entreprises marocaines intègrent la sécurité dès la conception de leurs projets (Security by Design), et c’est un sujet que nous avons évoqué avec la DGSSI, et nous avons constaté leur avance sur ce point critique, qui figure au cœur de leurs priorités. La souveraineté n’est pas une option. Pour 85 % des DSI marocains sondés par Gartner et l’AUSIM, la cybersécurité est le premier poste d’investissement. Cela confirme que la confiance numérique est le socle de notre Digital 2030. Protéger nos actifs immatériels et nos infrastructures critiques n’est pas qu’une contrainte technique, c’est un impératif de souveraineté nationale. C’est le socle de confiance indispensable pour que la transformation digitale soit durable. Concernant l’IA, notre approche est résolument tournée vers l’action. Comme je l’ai toujours souligné, nous prônons une « AI Made by Morocco », et notre vision est que nous voulons passer d’une IA de consommation à une IA de production. L’IA doit être un levier d’augmentation humaine, capable d’optimiser nos industries (secteurs public, semi-public, privé…) tout en respectant notre éthique et nos spécificités locales. Ma vision d’une «AI Made by Morocco » est une urgence : l’étude Gartner/AUSIM publiée sur notre site web montre que si 50 % de nos décideurs planifient l’IA, seuls 5 % ont franchi le pas de la production. L’AUSIM doit être le catalyseur de ce passage à l’échelle. Notre chantier actuel est de démystifier l’IA pour les décideurs et de favoriser la création de modèles souverains, entraînés sur nos propres données, pour ne pas subir une « colonisation algorithmique ». 

La transformation digitale est désormais un enjeu de compétitivité. Quels obstacles les entreprises marocaines rencontrent-elles encore dans ce domaine ? 

Cela nous ramène à l’enjeu de l’accessibilité technologique pour nos entreprises. Il est impératif de faciliter l’accès à des solutions fiables et rentables telles que le SaaS et le Cloud, tout en garantissant la disponibilité de ressources «Digital Ready». Cette transformation repose avant tout sur une acculturation numérique profonde, qui doit s’initier au sommet de la pyramide organisationnelle pour infuser toutes les strates hiérarchiques. Il s’agit d’un véritable changement de culture d’entreprise. À cet égard, l’émergence d’une industrie digitale locale est essentielle. Elle seule est en mesure de proposer des solutions adaptées à nos spécificités réglementaires, procédurales et culturelles. 

Quel rôle l’AUSIM peut-elle jouer pour accompagner concrètement les organisations dans cette accélération technologique ? 

L’AUSIM est reconnue aujourd’hui pour sa crédibilité et sa capacité à mobiliser les forces vives du secteur technologique et digital. Notre stratégie repose sur une conviction profonde : la maturité digitale du Maroc ne peut être portée par un seul acteur. Elle exige une symbiose entre cinq piliers fondamentaux. L’originalité de notre approche réside, non pas dans une cible unique, mais dans l’interconnexion de ces cinq forces. L’AUSIM se positionne ainsi au cœur de ce flux pour transformer chaque interaction en valeur ajoutée pour l’économie nationale. 

1. Adhérents AUSIM, le Socle (La Voix du Marché) : Ils sont notre raison d’être. Leur apport réside dans le partage de retours d’expérience (REX) et l’expression des besoins réels du terrain, garantissant que nos actions sont toujours alignées sur les enjeux des DSI et des métiers. 

2. Universités (R&D), le Réservoir de Talents : Cette cible est le garant de la pérennité. Elle apporte la fraîcheur académique et la recherche nécessaire pour anticiper les ruptures technologiques. C’est ici que nous préparons le capital humain de demain. 

3. Les Autorités, le Cadre Réformateur : Indispensables pour la régulation et la souveraineté numérique. Leur apport est de fournir le cadre législatif et stratégique (comme Digital Morocco 2030) nécessaire pour sécuriser et accélérer l’adoption technologique. 

4. Partenaires Nationaux & Internationaux, le Levier d’Ouverture : Ils apportent le benchmark mondial, les meilleures pratiques et les investissements. Ils permettent à l’AUSIM de rester connectée aux standards internationaux tout en favorisant le rayonnement du savoir-faire marocain. 

5. Startups/Fintech (Innovation & R&D), l’Accélérateur d’Agilité : Elles sont le moteur de l’innovation disruptive. Leur apport est d’apporter des solutions agiles et locales aux problématiques complexes des grandes organisations, tout en dynamisant l’entrepreneuriat technologique. 

La question des talents est devenue centrale dans les métiers du numérique. Comment attirer, former et retenir les compétences IT dont le Maroc a besoin ? 

L’économie est devenue planétaire, tout comme le marché du travail. Il est donc indispensable de faire preuve d’ingéniosité et d’innovation dans la formation de ressources capables de répondre à nos besoins. À cet égard, les initiatives comme l’École 1337 sont d’une grande utilité. Nos écoles d’ingénieurs, qu’elles soient publiques ou privées, doivent former davantage de talents, mais surtout des profils en adéquation avec la demande. Il est crucial de noter le fossé existant entre le monde académique et le marché : le lien manque d’agilité et nous déployons parfois des cursus déconnectés des besoins de l’écosystème. L’AUSIM intervient comme conseiller dans de nombreux programmes ; nous encourageons vivement les universités et les grandes écoles à nous rejoindre pour rester au plus près des attentes des recruteurs. Comme l’indique l’étude Gartner/AUSIM, 70 % des décideurs identifient la pénurie de compétences comme le premier obstacle. C’est pourquoi l’AUSIM place la collaboration avec les Universités au cœur de ses priorités. 

7. Enfin, quelle vision souhaitez-vous porter pour l’AUSIM dans les prochaines années ? 

Ce mandat, comme je l’ai souligné précédemment, se veut un «Call For Action» à toute force vive qui voudrait laisser une trace réelle visant à faire du Digital un levier de développement et de croissance pour notre pays. Les membres du Bureau qui vient d’être élu au mois de février sont conscients de cette mission, engagés et motivés à déployer notre stratégie qui fait de l’AUSIM un acteur actif, entreprenant tourné vers le futur. Notre stratégie marque le passage d’une AUSIM de service à une AUSIM d’influence. L’objectif est de piloter l’écosystème numérique marocain avec audace et pragmatisme. 

Les 5 Piliers d’Action : 

  1. Inspirer : Décrypter les ruptures (IA, Cloud) pour transformer la vision des décideurs;  
  1. Fédérer : Briser les silos entre le public, le privé, l’université et les startups (Intelligence Collective);  
  1. Accélérer : Réduire le délai entre l’intention stratégique et l’exécution opérationnelle. 
  1. Protéger : Garantir la souveraineté numérique, la cybersécurité et l’éthique. 
  2. Influencer : Devenir l’interlocuteur de référence pour co-construire les politiques nationales.

Propos recueillis par Rida Ançari

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