Médias – Un secteur en profonde mutation

Céline Hervé-Bazin : « Le volume d’informations consommées a explosé, mais la capacité à les intégrer a diminué »

Interview de Céline Hervé-Bazin, Enseignante-chercheure à Com’Sup et consultante en communication responsable

Le paysage médiatique évolue rapidement, avec la montée en puissance du digital. Quel regard portez-vous sur cette transformation ?

C’est une évolution extrêmement rapide. En dix ans à peine, de nouveaux acteurs, comme les médias sociaux, ont profondément bouleversé le secteur de l’information et de la communication en prenant une place incontournable. Là où les technologies précédentes avaient mis des décennies à s’imposer, les plateformes numériques sont devenues, en quelques années seulement, les principaux relais d’information.

Quels effets cette transformation a-t-elle sur les usages ?

La lecture a fortement reculé, surtout sur les formats papier. On observe un basculement vers le numérique, avec une hyperconnexion du public, qui passe plusieurs heures par jour en moyenne sur les écrans. Au Maroc, on compte aujourd’hui plus de 40 millions d’abonnés à Internet, soit un taux de pénétration de plus de 109 % en 2024. Autrefois, on s’inquiétait du temps passé devant la télévision. Aujourd’hui, c’est l’ensemble du temps passé en ligne qui pose question, car tous les contenus s’y trouvent.

Ces contenus eux-mêmes ont-ils changé ?

Oui, ils sont devenus plus courts, plus nombreux, et plus faciles d’accès. On consomme désormais beaucoup plus de contenus « hypermédiatiques », mêlant texte, image et son. Et le rapport du public au contenu a changé aussi. Désormais, on est de plus en plus sur les smartphones, tablettes ou ordinateurs : on scrolle, on clique, on « like », on partage et parfois on commente. Ce mode de consommation rapide repose beaucoup sur l’engagement, mais laisse moins de place à l’attention ou à la réflexion.

Cela modifie-t-il notre façon de recevoir l’information ?

Tout à fait. Auparavant les contenus informationnels étaient moins nombreux et on prenait le temps de les consulter, ce qui permettait de mieux les retenir. Par exemple, lorsqu’on achetait un journal, il y avait un temps de lecture important qui contribuait à la bonne compréhension de l’information. Aujourd’hui, la consommation de l’information est rapide, fragmentée et souvent superficielle. Le volume d’informations consommées a explosé, mais la capacité à les intégrer a diminué. On retient de moins en moins.

Dans ce contexte, la désinformation progresse-t-elle ?

En effet, dans ce flot incessant de contenus, les fake news circulent bien plus vite que les informations vérifiées. La perte d’influence des médias traditionnels, au profit de nouveaux acteurs atypiques – petits sites, « youtubeurs », « tiktokeurs », etc., brouille les repères. Ainsi, beaucoup de jeunes n’ont pas le réflexe de vérifier l’information, en s’appuyant par exemple sur des médias reconnus comme pouvaient le faire les générations précédentes, et ont du mal à juger la fiabilité d’un contenu.

Comment renforcer le discernement du public ?

Il faut renforcer l’éducation aux médias. Apprendre à reconnaître la source d’une information, comprendre comment elle a été produite, identifier ce qui relève d’un travail rigoureux ou, au contraire, de démarches opaques. D’ailleurs, certains influenceurs ont une démarche exemplaire, et il est important de savoir les repérer, tout comme il faut distinguer les prises de parole d’experts légitimes de celles de personnes non qualifiées.

Pourquoi le public privilégie-t-il souvent des contenus courts et simplifiés ?

Parce que ce sont des contenus faciles et divertissants, qui demandent moins d’effort. C’est par exemple ce qui explique le succès des séries et des formats hybrides, mêlant documentaire et fiction, qui abordent des thèmes importants mais restent très superficiels. Pourtant, pour comprendre en profondeur certains sujets, il faut lire, écrire, réfléchir. Cette simplification se fait au détriment de la complexité, qui est pourtant essentielle dans certains débats. Au final, les experts parlent entre eux, et le reste de la société se retrouve exclu des échanges.

Comment améliorer ce rapport à l’information et aux médias ?

Comme nous le disions précédemment, il est important d’apprendre au public à faire preuve de discernement face aux différents médias. C’est particulièrement vrai pour les publics vulnérables, tels que les enfants et les adolescents. Il faut les accompagner dans leur découverte des médias, et notamment des médias sociaux, lorsqu’ils commencent à utiliser un téléphone. Cela passe par une sensibilisation, mais aussi une vraie prévention face aux risques liés aux plateformes. Il est aussi temps d’écouter davantage les chercheurs en sciences de l’information et de la communication. Leurs travaux sont précieux pour aider les familles à adopter de meilleurs usages, notamment en ce qui concerne les écrans.

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