Nouzha Skalli, ancienne Ministre de la Solidarité et des droits des femmes, Présidente du think tank Awal Houriates
Que représente pour vous la journée internationale des droits de la femme ?
Je préfère en effet utiliser le terme « femmes » au pluriel plutôt qu’au singulier. Les femmes représentent la moitié de la société. Au sein de cette population, il y a une grande diversité : cela va de la ministre, de l’enseignante universitaire, de la médecin, à l’ingénieure en passant par les sportives et les artistes. Et il y a aussi les ouvrières, les paysannes, les assistantes ménagères que l’on appelle femmes de ménage…
Pour ce qui est du 8 mars, je peux dire qu’il y avait presque un silence total sur la question des droits des femmes au Maroc. Mais dans les années 1970, le 8 mars a commencé à être commémoré par certaines militantes féministes et c’était l’occasion d’attirer l’attention sur les graves violences et discriminations que subissaient les femmes, qui étaient à l’époque totalement ignorées, car la question de leurs droits en général était un tabou.
Le 8 mars est ainsi une occasion de commémorer les luttes et les acquis en matière de droits des femmes. C’est aussi une occasion de plaider et de revendiquer des améliorations de la condition et des droits des femmes. Cette journée permet à toutes les composantes de la société, notamment les associations militantes, les institutions ainsi que de nombreuses entreprises, d’attirer l’attention sur les droits des femmes, car on sait que les femmes ont subi et subissent encore aujourd’hui beaucoup d’injustices et de violences. Cela est corroboré par l’enquête nationale sur les violences faites aux femmes, datant de 2019, qui révèle que 57 % des femmes ont été victimes de violences dans l’année précédant l’enquête. 52 % de ces cas se déroulent dans le milieu conjugal.
Pensez-vous que l’importance de l’accès des femmes à davantage de droits soit bien comprise au Maroc ?
Les enjeux de l’égalité homme-femme sont multiples. Il s’agit d’une question de droits humains, car les femmes sont des êtres humains à part entière, qui ont besoin d’accéder à leurs droits, comme le dispose la constitution de 2011.
Ces droits incluent les droits civils, économiques, politiques, socioculturels et environnementaux.
Ainsi, il est crucial pour la société de prendre conscience que les femmes ne doivent pas être considérées comme de simples compléments ou annexes des hommes, d’autant plus qu’elles jouent un rôle croissant dans tous les domaines. Les compétences féminines sont désormais évidentes dans tous les secteurs, comme en témoignent, par exemple, les résultats du baccalauréat où les femmes représentent 60 % des lauréats et obtiennent les meilleures notes, démontrant ainsi leur volonté de relever les défis. Il s’agit également d’un enjeu pour le développement du pays impossible à atteindre sans une pleine participation des femmes à la vie économique, car il s’agit de la moitié des ressources humaines du pays qui seraient non utilisées.
Quelles sont les principales évolutions des droits des femmes sur les deux dernières décennies ?
Vous avez raison de souligner les deux dernières décennies, car cela correspond au début du siècle ainsi qu’à l’accession au trône de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Dès son premier discours adressé à la nation, le Roi s’est exprimé avec force sur le fait que notre pays ne pouvait pas progresser tant que les femmes continueraient à subir des violences et des discriminations.
Cela a été une reconnaissance des combats menés par les associations féministes au cours des trois dernières décennies du siècle précédent. Auparavant, nous étions confrontés à ce que l’on appelait « la conspiration du silence », mais avec l’avènement du gouvernement d’alternance, les violences faites aux femmes ont commencé à être abordées et à faire l’objet de débats sur la possibilité d’améliorer le statut de la femme dans la société. Elles ont aussi fait l’objet d’une vive polémique qui avait été marquée par la marche de Casablanca, initiée par les adversaires de la réforme en réponse à la marche de Rabat du mouvement pour les droits des femmes contre la pauvreté et la violence faite aux femmes.
Le 10 octobre 2003, le discours de Sa Majesté le Roi devant le Parlement – comprenant, pour la première fois, 35 femmes parlementaires élues par le biais de la liste nationale des femmes -, a annoncé le contenu de la réforme du Code de la Famille, qui devait remplacer le Code du statut personnel tant décrié par le mouvement féministe.
Ce fut un évènement historique salué au Maroc ainsi que dans de nombreux pays du monde. Ce jour du 10 octobre devait d’ailleurs, depuis 2008, devenir la journée nationale de la femme marocaine. Cette importante réforme, adoptée en 2004, a débloqué la situation des femmes et a ouvert la voie à d’autres réformes législatives, comme la réforme du Code de la nationalité, mais aussi la stratégie nationale et le plan d’action de lutte contre les violences faites aux femmes. À ce jour, des améliorations constantes sont observées concernant la représentation politique des femmes, qui s’est renforcée au niveau des communes, des régions, du Parlement et du Gouvernement. Cela étant dit, il reste encore beaucoup à faire, car d’énormes fossés persistent. Un exemple frappant est que, bien que 38 % des élus au niveau dans les conseils régionaux soient des femmes, sur les 12 régions, une seule est présidée par une femme.
Ces réformes furent couronnées par la réforme constitutionnelle de 2011, une véritable charte des droits humains et de l’égalité, consacrant l’égalité hommes femmes dans tous les domaines et également les droits des enfants de bénéficier de tous leurs droits, quelle que soit leur situation familiale. La Constitution s’est engagée à harmoniser les lois avec la Constitution et a également reconnu la suprématie des conventions ratifiées par le Maroc par rapport aux législations internes.
Concernant la réforme du Code de la famille, malgré les grandes avancées réalisées, des dysfonctionnements dans la mise en œuvre du Code de la famille ainsi que certaines insuffisances du texte ont montré de nouvelles injustices au détriment des femmes.
C’est le diagnostic de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, lors du discours du trône du 30 juillet 2022. Le Souverain avait alors annoncé le lancement d’un grand chantier de réforme du Code de la famille afin de permettre aux femmes de jouir des droits qui leur sont garantis par la Constitution. Ce fut une très bonne nouvelle pour le mouvement des droits des femmes, mais aussi le mouvement pour les droits des enfants, tous les enfants de notre pays et l’ensemble des forces de progrès dans notre pays.
La grande réforme en cours s’appuie sur une approche participative prônée à travers la lettre royale du 26 septembre 2023, notamment les auditions pour écouter les doléances et les propositions du mouvement pour les droits des femmes et des enfants et on ne peut que s’en réjouir.
Est-ce que l’adoption de lois, seule, est suffisante pour faire progresser la cause des droits des femmes au Maroc ?
Pour faire progresser les droits des femmes au Maroc, j’ai toujours préconisé une approche en cinq dimensions. Premièrement, l’approche législative – c’est-à-dire proclamer et mettre en œuvre l’égalité des droits – est indispensable. Deuxièmement, il s’agit de garantir un bénéfice égal des politiques publiques, en veillant à ce que tous les ministères aient à cœur de promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes dans leurs politiques. Troisièmement, il est essentiel de promouvoir un partage équitable des richesses, car le Maroc est actuellement mal classé en matière de développement humain, en raison notamment des disparités entre les hommes et les femmes en termes de revenus. D’après le PNUD, les hommes ont un revenu moyen quatre fois supérieur à celui des femmes, en partie parce que les femmes fournissent beaucoup de travail non rémunéré au sein de la famille, tandis que les hommes occupent des emplois rémunérés. Cette inégalité est également due, entre autres, aux disparités en matière d’héritage. Quatrièmement, il est crucial de promouvoir un partage équitable des pouvoirs, en passant de la simple participation politique des femmes à un partage égal des responsabilités au sein des communes, des régions, du Parlement…
Enfin, cinquièmement, il est nécessaire de promouvoir une culture de l’égalité entre les sexes. En suivant ces principes, nous pourrons réaliser une transformation remarquable de la société.
Quelle a été votre contribution en tant que militante féministe à la réforme du Code de la famille qui est en cours?
À ce niveau, il ne s’agit pas d’une action individuelle, mais d’une série d’actions menées par la société civile dans son ensemble. Je tiens d’ailleurs à rendre hommage à la société civile marocaine et au mouvement féministe qui se sont organisés en réseaux spécialisés pour travailler sur la réforme du Code de la famille et du Code pénal ainsi que sur la prise en charge des droits de l’enfant, notamment ceux nés hors mariage ou vivant dans des situations différentes de la situation dite normale.
En tant que Présidente d’un think tank baptisé Awal, nous avons abordé une question innovante qui n’avait pas été traitée auparavant : celle des familles marocaines dans leur diversité. Nous avons constaté que toutes les politiques publiques étaient fondées sur une conception traditionnelle de la famille, avec un homme, une femme et des enfants, alors que près de la moitié des familles ne correspondent pas à ce schéma : femmes veuves, femmes divorcées, femmes suspendues (ni mariées ni divorcées) femmes mariées par la Fatiha non régularisées ou mères célibataires… Nous avons ainsi travaillé sur le terrain, formulé des propositions et organisé des tables rondes pour alimenter la réflexion sur les transformations de la famille.
Nous avons également regretté l’absence d’études sur la famille réalisées par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) depuis 1995. Heureusement, une étude, qui est en cours de préparation, est prévue pour 2025, ce qui nous permettra de mieux comprendre la composition de la famille marocaine ainsi que les rôles joués au sein de celle-ci. En effet, les femmes ont un rôle économique crucial au sein de la famille, mais cela n’est pas toujours pris en compte dans l’élaboration des politiques publiques. Par exemple, le HCP continue d’affirmer que 84 % des familles ont un chef de famille de sexe masculin, en ignorant le fait que dans de nombreuses familles, les femmes comme les hommes travaillent et contribuent à la gestion financière de la famille.
Quel regard portez-vous sur le mouvement féministe marocain ?
Je ne peux que saluer le travail approfondi accompli par le mouvement féministe au Maroc. Les différentes composantes de ce mouvement remplissent plusieurs rôles : elles agissent en tant que lanceurs d’alerte sur la situation des femmes, fournissent une assistance aux femmes victimes de violences et sont une force majeure de proposition. Elles se sont également efforcées de faire converger leurs voix. À cet égard, je suis fière de l’initiative de notre Think tank Awal d’organiser en novembre dernier une conférence nationale pilotée par sept coordinations féministes au centre Technopolis du Ministère de la Justice. Cette initiative visait à démontrer que toutes nos voix convergent en faveur de l’égalité et de la prise en compte des évolutions de la société, conformément à la lettre royale du 26 septembre 2023 qui a appelé à harmoniser l’arsenal législatif aux évolutions de la société, ainsi qu’aux dispositions de la Constitution de 2011 et aux conventions internationales signées par le Maroc.
Rida Ançari
