IA en entreprise : une transformation inéluctable?

Ghita Ammor : « Les fonctions supports sont à l’aube d’une transformation profonde »

Entretien avec Ghita Ammor, Directrice associée de Artefact Maroc

Quel regard portez-vous sur l’intégration de l’IA par les entreprises marocaines ?

Nous observons une forte accélération sur ces sujets au Maroc, avec une intégration croissante de l’IA dans les organisations. D’une part, il y a les grandes entreprises, qui disposent des ressources et de la maturité nécessaires pour lancer des projets structurés, et d’autre part, nous avons les PME, qui vont davantage explorer l’IA de manière opportuniste, mais manquent souvent de moyens, de méthodologie et de gouvernance pour réellement passer un cap.

Quels sont les secteurs les plus avancés au Maroc ?

Sur la base de nos observations, le secteur le plus mature en matière de data et d’IA reste celui des services financiers, en particulier les banques et les assurances. Ces acteurs, historiquement producteurs massifs de données, ont initié des programmes data il y a 5 à 10 ans, ce qui leur a permis de déployer rapidement des initiatives IA à grande échelle. Viennent ensuite les télécommunications, où l’usage avancé de la data et de l’IA est déjà significatif, ainsi que certaines branches de l’industrie, qui connaissent une montée en puissance rapide dans ces domaines.

Et quels sont ceux qui devraient accélérer dans les prochaines années ?

Trois secteurs devraient connaître une accélération majeure au Maroc et à l’international dès l’année prochaine : la santé, l’agriculture et l’industrie manufacturière. Historiquement plus tardifs dans leur transformation digitale, ils vont rapidement rattraper leur retard en matière de data et d’IA. Par exemple, dans la santé, l’IA permet déjà d’accélérer la recherche clinique, de prédire la réponse aux traitements personnalisés, de soutenir la découverte de nouveaux médicaments et d’améliorer le diagnostic médical via l’analyse d’images et de données patients. Ces avancées se traduisent par des gains de temps importants et une amélioration tangible de l’efficacité des soins. »

Qu’en est-il des fonctions supports ? Les pratiques observées ailleurs dans le monde sont-elles bien intégrées au Maroc ?

Les fonctions supports sont à l’aube d’une transformation profonde avec l’IA, et encore davantage avec l’émergence de l’IA agentique, qui ne se contente plus d’assister, mais réorchestre et exécute des processus de bout en bout. Dans beaucoup d’entreprises marocaines, les bonnes pratiques internationales commencent à être adoptées : automatisation du back-office, copilotes métiers, optimisation des workflows… Mais nous ne sommes encore qu’au début de la transformation.

Justement, comment intégrer l’IA agentique pour aller encore plus loin ?

L’IA agentique impose de repenser les processus pour les adapter au « machine-first, human-validated » [intégration des recrues, NDRL]. Demain, un agent autonome pourra, par exemple, gérer un onboarding RH [intégration des recrues, NDRL], préparer un budget, lancer une campagne d’achat ou suivre le recouvrement client, en interagissant directement avec les systèmes internes. Ce changement va mécaniquement redessiner le rôle des fonctions supports (RH, finance, achats, juridique ou encore IT), qui passeront d’équipes d’exécution à des équipes de pilotage, de contrôle et d’expertise.

Le potentiel est immense : dans les organisations où ces trois leviers sont activés, nous observons déjà 30 à 60 % de gains d’efficacité sur les fonctions supports, tout en redonnant du sens et de la valeur aux équipes.

Pour beaucoup d’entreprises, il s’agit encore de structurer la démarche pour sortir de l’improvisation : comment y parvenir ?

Selon nous, le succès d’une stratégie IA repose sur trois piliers. Le premier consiste à définir une vision claire, directement alignée au business : comprendre pourquoi l’IA est stratégique et quels résultats concrets elle doit générer. Le deuxième est de bâtir des « Data foundations » solides qui permettent de gérer les données, de sécuriser la gouvernance et de déployer les technologies nécessaires à grande échelle. Enfin, le troisième pilier est l’organisation : il s’agit de disposer de compétences spécialisées et de faire monter en puissance les équipes pour développer, industrialiser et pérenniser les solutions IA.

Pourquoi la qualité des données est-elle si importante pour faire fonctionner l’IA ?

Il faut penser l’IA comme une technique aujourd’hui accessible à tout le monde. Mais ce qui va faire la différence dans son utilisation, c’est la donnée qui va être utilisée pour la rendre vraiment intelligente. Il est donc indispensable de produire une donnée de qualité, de la rendre disponible, tout en mettant en place une gouvernance permettant d’orchestrer ce patrimoine. Pour y parvenir, au-delà de la technique, il est important d’avoir un prisme métier, afin de structurer cette data de la façon la plus efficace pour l’usage qui en sera fait.

Thomas Brun

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