Entretien avec Dr Tawhid Chtioui, Président fondateur d’aivancity – grande école de l’IA et de la Data (France) et Président du Groupe Edvantis (Maroc)
Les PME, qui constituent l’essentiel du tissu économique marocain, se posent de plus en plus la question de l’IA : quelle réponse leur apporter ?
L’IA n’est pas une révolution technologique réservée aux géants, c’est une révolution économique qui redessine les rapports de compétitivité. Pour les PME marocaines et africaines, la vraie question n’est plus « faut-il y aller ? », mais « comment y aller vite et bien ». Notre tissu entrepreneurial est riche d’intelligence humaine, d’intuition et de proximité client ; il lui manque désormais une couche d’intelligence artificielle pour devenir « augmenté ». Cela passe par une approche frugale : des IA légères, abordables, souvent no-code, capables d’automatiser la facturation, d’analyser la demande ou de prédire les pannes dans un atelier. Au Maroc, l’équation est claire : une PME qui adopte l’IA aujourd’hui crée de la valeur ; celle qui attend deviendra sous-traitante des autres. L’enjeu n’est plus la technologie, mais la souveraineté économique.
L’intégration de l’IA en entreprise passe par la formation des collaborateurs et souvent par une transformation culturelle : est-ce qu’on forme à l’IA comme on forme à n’importe quel savoir-faire ?
Former à l’IA, ce n’est pas apprendre à coder, c’est apprendre à dialoguer avec des machines intelligentes et à en comprendre les limites. L’IA n’est pas un savoir-faire, c’est un savoir-penser : interroger les données, douter des algorithmes, mesurer les conséquences. Dans nos formations, nous plaçons autant d’importance sur l’esprit critique que sur la maîtrise des modèles.
Dans un continent où la jeunesse est la plus nombreuse et la plus connectée du monde, il faut sortir du modèle linéaire de la transmission. L’IA doit être vécue comme une expérience collective : expérimenter, se tromper, itérer. Dans nos « Cliniques de l’IA », les étudiants conçoivent de vraies solutions pour des ONG, des collectivités, des PME, avec des cas concrets à fort impact social. Former à l’IA, c’est donc former des citoyens numériques capables d’apprivoiser la machine sans s’y soumettre.
Les entreprises ont également besoin de recruter de nouveaux talents. Comment préparez-vous les futurs diplômés à travailler dans un monde qui évolue rapidement, avec des métiers qui n’existent pas encore ?
Nous ne préparons plus à un métier, mais à plusieurs vies professionnelles. Dans un monde où les technologies se réinventent chaque trimestre, la mission de l’enseignement supérieur n’est plus de transmettre un corpus figé de connaissances, mais d’apprendre à apprendre, à se réinventer et à anticiper le changement.
Former aujourd’hui, c’est façonner des architectes du changement : des femmes et des hommes capables de comprendre, d’intégrer et de piloter les transitions technologiques, économiques et sociétales. Cela suppose une pédagogie profondément hybride, qui combine la rigueur des fondamentaux scientifiques et humains, la pratique concrète dans des contextes réels, et l’ouverture internationale et interculturelle.
Mais il faut aller plus loin : l’éducation doit devenir un processus continu, accessible tout au long de la vie. Dans le futur, les diplômes n’auront de valeur que s’ils peuvent être mis à jour comme un logiciel. L’idée d’une « formation à vie » plutôt qu’une « formation initiale » est essentielle, notamment en Afrique, où la jeunesse est le plus grand capital. Former une fois ne suffit plus. Il faut désormais former pour toujours.
On parle beaucoup des nouvelles générations et de leur rapport au travail : quel regard portez-vous sur celle qui vient de prendre place sur les bancs de vos écoles ?
Les jeunes qui entrent aujourd’hui dans nos écoles ne ressemblent à aucune génération précédente. Ils ne rêvent plus seulement de réussir, mais de « servir ». Ils veulent des métiers qui ont du sens, mais sans renoncer à la performance.
C’est une génération créative, connectée, critique, souvent plus lucide que cynique. Elle apprend sur YouTube, raisonne sur ChatGPT et s’indigne sur TikTok. Elle a intégré que l’intelligence est désormais partagée entre l’humain et la machine. Mais cette génération a besoin d’un cadre, pas d’un carcan : d’une éducation qui canalise son énergie et lui redonne confiance dans le collectif. À nous, éducateurs, d’inventer un rapport au savoir qui intègre les IA sans effacer l’humain. À défaut, nous verrons émerger une génération surinformée, mais sous-guidée.
L’IA soulève des enjeux d’éthique, de transparence, de biais, de responsabilité… comment sensibiliser les dirigeants ?
L’éthique de l’IA n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de survie économique et sociale. Un algorithme biaisé, c’est un client perdu ; une IA opaque, c’est un risque juridique ; une décision automatisée injuste, c’est une réputation détruite. Nous sensibilisons les dirigeants en partant de cas réels : un modèle RH qui discrimine, une notation de crédit qui reproduit les inégalités, un chatbot qui manipule les émotions. Ces exemples parlent plus fort qu’un séminaire sur la philosophie de Kant. Au Maroc comme en Afrique, où les données sont souvent incomplètes ou mal représentées, l’éthique doit être pensée localement : quels biais culturels dans les jeux de données ? Quelles langues invisibles dans les corpus ?
C’est pour cela que nous formons à l’éthique appliquée, en partenariat avec des juristes, des sociologues et des économistes. La responsabilité algorithmique ne se décrète pas : elle s’enseigne, se mesure et se vit au quotidien. »
Début 2025, vous avez été désigné parmi les 25 personnalités mondiales les plus influentes dans l’IA et les données par Keyrus, aux côtés d’autres experts internationaux. Selon vous, existe-t-il une vision française, voire francophone, de l’IA, différente des visions anglo-saxonnes ou asiatiques par exemple ?
Oui, il existe une vision francophone de l’intelligence artificielle. Elle ne cherche pas à dominer le monde, mais à l’équilibrer. Là où les modèles anglo-saxons visent la performance à tout prix, et les modèles asiatiques la puissance collective, la vision francophone, et plus largement africaine, peut incarner une IA de la relation.
Une IA qui parle plusieurs langues, qui respecte la diversité culturelle, qui valorise la frugalité technologique et la sobriété énergétique. Une IA qui ne copie pas les grands modèles, mais les contextualise.
C’est ce que nous défendons à travers nos collaborations avec les écosystèmes africains, en co-créant des IA adaptées à nos réalités : une IA pour l’agriculture prédictive au Sahel, pour la santé connectée dans les zones rurales, pour la formation à distance des jeunes femmes…
Notre ambition est claire : faire de la francophonie un laboratoire d’une IA à visage humain, fondée sur la connaissance, la culture et la solidarité. Car si l’IA doit transformer le monde, elle doit d’abord parler sa langue.
Thomas Brun
