« Les affaires n’ont ni langue ni nationalité »
Abdou Diop, Managing Partner de Mazars au Maroc, Président de la Commission Afrique de la CGEM
Le Maroc a considérablement développé ses relations d’affaires avec le reste de l’Afrique ces dernières années. La maîtrise de plusieurs langues par les Marocains a-t-elle constitué un atout ?
Le développement en Afrique est un relais de croissance. Naturellement, le Maroc est resté dans une zone de confort en investissant principalement dans les pays francophones en raison de la connaissance culturelle et de la proximité linguistique. Nous faisons néanmoins le constat aujourd’hui que le poids économique de la zone francophone est très limité. Il est donc opportun d’explorer de nouveaux marchés, ce qui nécessite de maîtriser certaines compétences linguistiques, comme l’anglais.
Où en est le déploiement vers le reste de l’Afrique ?
Le développement en Afrique francophone correspond à une première phase. Et nous constatons que, à travers la stratégie africaine mise en place sous la conduite du Roi Mohammed VI, le Maroc s’est aussi développé dans les pays anglophones. D’importants investissements ont été réalisés, en particulier par des groupes financiers, technologiques ou industriels comme l’OCP en Afrique de l’Est. Le Maroc a une politique volontariste de coconstruire et codévelopper des projets sur l’ensemble du continent. Pour cela, la langue ne constitue aucunement un « frein » pour investir, exporter ou prospecter dans toute l’Afrique.
À travers votre expérience, la question de la langue se pose-t-elle néanmoins pour les entreprises marocaines quand elles sont sur le point de prendre une décision d’investissement dans un autre pays africain ?
Aucune décision d’investissement n’est basée sur une proximité linguistique. Les « drivers » sont le marché, les opportunités de business, l’environnement des affaires et les facilités d’accès. La langue, quant à elle, ne peut qu’accessoirement aider, mais elle n’est pas un driver.
Peut-on considérer qu’il existe des « langues des affaires » pour les échanges entre pays africains ? Si oui, quelles sont-elles ?
La langue du business aujourd’hui est l’anglais, très clairement. D’où mon scepticisme lorsque l’on parle de Francophonie économique. Au-delà de la langue utilisée, je rajouterais qu’il est important, en Afrique, de mettre en avant le management culturel. Celui-ci tient compte, entre autres, de la tradition orale, de l’expression du langage, de la place des aînés et des coutumes, ou encore des hiérarchies sociales.
Vous avez évoqué la « Francophonie économique », qui existe notamment à travers la REF (Rencontre des Entrepreneurs Francophones), régulièrement organisée depuis 2021. Est-ce un cadre pertinent, dans lequel le Maroc doit s’inscrire ?
La Francophonie économique peut être un outil d’alliance entre entrepreneurs des pays francophones. Elle peut être utile dans des métiers tels que l’offshoring, ou encore le nearshoring, pour faciliter les échanges. Toutefois, elle ne devrait pas être considérée comme un prétexte pour faire du business. Les affaires n’ont ni langue ni nationalité. En outre, la Francophonie économique ne pourrait avoir de sens, en particulier dans les services, que s’il existe une totale liberté de circulation dans le monde francophone des affaires. On ne peut se prévaloir de la Francophonie pour créer un courant d’affaires si, à la base, la liberté de circulation dans le monde francophone est restreinte.
Constatez-vous des lacunes chez les salariés marocains en matière de langues qui handicapent parfois les entreprises marocaines ?
Les lacunes ont été ou sont en train d’être comblées. Beaucoup de lauréats et de candidats des générations Y et Z sont aujourd’hui polyglottes. Chez Mazars, nous avons par exemple constaté que les meilleures performances dans nos structures de nearshoring de plus de 150 personnes (qui sont notamment dédiées à nos bureaux européens) ont été réalisées sur des missions anglophones et sur des activités pointues comme l’actuariat, la data analytics, le consulting, la modélisation… Et ce, au terme d’une année seulement.
Les réformes de l’enseignement public au Maroc visent notamment à développer le plurilinguisme. Cela vous semble être un objectif important ?
La feuille de route 2022-2026 pour l’enseignement vise la mise en place d’un nouveau modèle pour la gestion de la réforme de l’éducation. Elle a pour objectif d’instaurer une école publique de qualité pour tous, en mettant en place la qualité des apprentissages, en favorisant l’épanouissement et le civisme, et en rendant effectif l’enseignement obligatoire. Le plurilinguisme occupe une place de choix dans cette réforme. Les écoles publiques devront par exemple enseigner l’anglais à partir du collège. C’est une avancée indéniable. En plus de l’arabe et du français, les élèves seront trilingues à leur sortie du lycée. C’est un atout certain pour poursuivre leur parcours professionnel.
Propos recueillis par Rémy Pigaglio
