Les langues au Maroc

Interview de Karima Ziamari

« Le plurilinguisme est une force »

Karima Ziamari, sociolinguiste, chercheuse à l’université de Meknès

Le Maroc est-il une nation plurilingue ?

Il est sans aucun doute plurilingue, de jure et de facto. Sur le plan juridique, la politique linguistique actuelle du pays privilégie le plurilinguisme. Sur le plan des réalités sociales, plusieurs langues coexistent dans la vie courante ainsi que dans certains secteurs tels que l’enseignement, les médias, ou encore les médias sociaux.

La darija marocaine est la langue dominante, et pourtant elle n’est pas officielle…

La question de la domination linguistique est très complexe. Différents critères peuvent avoir des effets qui peuvent être sociaux, culturels, professionnels, politiques… Toute langue est alors susceptible de dominer. En ce qui concerne la darija, il faudrait souligner que cette langue est de plus en plus utilisée et donc davantage visible dans quelques domaines, en particulier les médias, les réseaux sociaux et la publicité. Les opinions sur la darija ont ainsi profondément et favorablement évolué, et les fonctions qu’elle assume ont beaucoup changé.

Si l’on se réfère à la Constitution marocaine de 2011, l’arabe et l’amazigh sont certes les deux langues officielles du pays. Cependant, le texte se positionne aussi par rapport aux autres variétés en usage. Quand on lit « L’État œuvre […] à la protection des parlers et expressions culturelles pratiqués au Maroc », on suppose que la darija est concernée, même si elle n’est pas nommée expressément.

L’arabe classique est lié consubstantiellement à l’islam. Cette dimension religieuse pèse énormément pour empêcher, du moins actuellement, l’arabe marocain de devenir langue officielle. Du point de vue politique, l’arabe (sans adjectif, tel qu’il est employé par la Constitution) permet au Maroc d’être associé au monde arabophone et arabe. Il s’agit d’une identification culturelle forte.

Quels sont ces changements dans les fonctions et la perception de la darija que vous avez évoqués ? 

Aujourd’hui, la darija remplit plusieurs fonctions qui étaient strictement dévolues à l’arabe classique. Le passage à l’écrit, via les pratiques induites par les nouvelles technologies notamment, a énormément contribué à la sortir de la marginalisation. L’écrit a rehaussé l’image de cette langue. Cet usage se banalise aussi bien pour les locuteurs que pour les autorités. Quand il fallait faire passer des messages liés au coronavirus, ces dernières n’ont pas hésité pas à l’utiliser.

Auparavant, lorsqu’on présentait la situation sociolinguistique du Maroc, la darija était décrite par les sociolinguistes comme une langue principalement orale. Maintenant, il est difficile de tenir ce propos. L’arabe marocain est une langue orale et écrite.

Les changements de fonctions et de perception s’expliquent aussi par sa présence dans le domaine politique. Son utilisation par les leaders politiques est notable. À titre d’exemple, l’ancien Chef du Gouvernement Abdelilah Benkirane employait énormément la darija dans ses communications, dans les interviews qu’il donnait, et même au Parlement.

Ces changements trouvent également leur source dans l’utilisation de l’arabe marocain au sein des mouvements sociaux dans le contexte des Printemps arabes. La langue est utilisée dans les slogans, sur les réseaux sociaux…

Elle est revendiquée par toute une jeunesse, à travers la création artistique, par exemple. Et même les supporters ultras de football l’utilisent dans leurs performances. Ce qui est extraordinaire, c’est que ces nouvelles représentations viennent « d’en bas ». C’est la société qui a fait évoluer l’image cette langue et non la loi.

Comment la darija marocaine a-t-elle émergé ?

Il faut revenir sur l’histoire du pays, qui était berbère. Il y a eu un processus d’islamisation, puis d’arabisation. Cela a engendré plusieurs variantes de l’arabe marocain en plusieurs phases. Aujourd’hui, diverses variétés, très bien comprises des uns des autres, perdurent au niveau régional, local ou social.

Qu’a changé l’officialisation de la langue amazighe ?

Il est difficile de revenir rapidement sur les changements et les enjeux liés à cette question. Cependant, il est évident que c’est un pas décisif vers la promotion de cette langue. C’est une reconnaissance effective d’une part fondamentale de l’identité des Marocains.

La langue française est souvent qualifiée de « langue des élites » marocaines. Qu’en pensez-vous ? 

Cela dépend de quelle élite nous parlons. Le français a toujours été associé à une élite qui bénéficie de plus d’opportunités professionnelles et sociales. C’est une langue utilisée dans le commerce, les relations internationales, la diplomatie…

Que cette langue soit qualifiée de langue des élites, de langue seconde ou même de langue à statut spécial, elle commence néanmoins à être perçue différemment au Maroc. Bien qu’associée à la période coloniale, c’était auparavant une langue considérée comme prestigieuse, même par ceux qui ne la maîtrisaient pas. Aujourd’hui, de

plus en plus de Marocains se positionnent contre elle et choisissent l’anglais. On voit cela sur les réseaux sociaux, par exemple.

Le plurilinguisme que l’on évoque depuis le début de cet entretien est-il une force ?

Oui, il ne peut qu’être une force! Parler plusieurs langues est un atout sur le plan individuel et social. La diversité sociolinguistique du Maroc est une richesse, elle permet de s’ouvrir aux autres et nous pouvons en être fiers alors que d’autres pays font au contraire le choix du monolinguisme. D’autant plus que la majorité du monde est plurilingue.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio

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