Si l’arabe et l’amazigh sont langues officielles du pays, les Marocains jonglent au quotidien avec de nombreuses langues. De la darija au français, en passant par les variétés d’amazigh, l’espagnol ou l’anglais, tour d’horizon d’une réalité plurilingue.
En janvier dernier, le Parlement adoptait une proposition de loi modifiant le Code de la nationalité. Dans son article 11, ce dernier liste les conditions nécessaires pour qu’une personne soit naturalisée. Alors que l’une d’elles demandait « une connaissance suffisante de la langue arabe », le Code de la nationalité dispose désormais qu’il est nécessaire de montrer « une connaissance suffisante de la langue arabe, de la langue amazighe, ou de l’une d’entre elles ». Une modification symbolique, car les naturalisations sont rarissimes dans le Royaume, mais qui représente un pas supplémentaire dans la reconnaissance de la langue amazighe. Et c’est une illustration supplémentaire d’un constat, davantage reconnu par l’État marocain ces dernières années : le Maroc est une nation plurilingue.
Car, si la Constitution reconnaît depuis 2011 deux langues officielles – l’arabe, officiel depuis l’indépendance, et l’amazigh -, la situation linguistique du Royaume est marquée par une remarquable complexité. Celle-ci est d’ailleurs suggérée par la Loi fondamentale, qui indique que l’État « œuvre à la préservation du Hassani, en tant que partie intégrante de l’identité culturelle marocaine unie, ainsi qu’à la protection des parlers et des expressions culturelles pratiqués au Maroc. De même, il veille à la cohérence de la politique linguistique et culturelle nationale et à l’apprentissage et la maîtrise des langues étrangères les plus utilisées dans le monde, en tant qu’outils de communication, d’intégration et d’interaction avec la société du savoir, et d’ouverture sur les différentes cultures et sur les civilisations européennes ». Une formulation qui tranche avec l’arabisation défendue dans les années qui ont suivi l’indépendance du Royaume en 1956. L’arabisation était en effet vue comme un outil idéologique pour s’émanciper des anciens colonisateurs français et espagnol.
Darija et variétés d’amazigh, langues maternelles des Marocains
Au quotidien, c’est ainsi la darija qui est la plus utilisée par les Marocains, même si cette langue n’est pas explicitement citée dans la Constitution. Selon le dernier Recensement Général de la Population et de l’Habitat, réalisé par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) en 2014, 90 % de la population parle la darija marocaine. « [Elle] constitue la langue de communication dans les sphères privées et informelles. Elle joue également le rôle de langue véhiculaire entre arabophones et berbérophones. Elle est aussi langue littéraire (comme le Melhoun, le théâtre et les proverbes) et de création actuelle (comme dans la musique et le cinéma) », décrivent Karima Ziamari, sociolinguiste, et Jan Jaap de Ruiter, chercheur spécialiste du monde arabe, dans Le Maroc au présent, un ouvrage collectif publié par le Centre Jacques-Berque en 2015.
Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) indique par ailleurs que 14 % de la population parle le tachelhit, 8 % le tamazight et 4 % le tarifit, les trois principales variantes parlées au Maroc de la langue amazighe. Longtemps marginalisée et menacée, cette dernière a été considérablement mise en avant depuis une trentaine d’années.
« Le discours du Trône du 20 août 1994, à l’occasion de la fête de la Révolution du Roi et du Peuple, est considéré comme un tournant. Dans ce discours, le roi Hassan II annonçait, dans un certain sens, l’ouverture du pays aux trois variétés de berbère », expliquent Karima Ziamari et Jan Jaap de Ruiter. Outre son officialisation, la langue amazighe est enseignée à l’école marocaine depuis les années 2000 et un Institut Royal de la Culture Amazighe (Ircam) a été créé en 2002. Ces « langues locales », comme les décrit le HCP, sont ainsi utilisées au quotidien par l’immense majorité des Marocains, tandis que l’arabe standard prédomine dans l’administration, une majorité de médias, une grande partie de l’enseignement, ou encore dans un contexte religieux. Une version standardisée de l’amazigh marocain a été définie par l’Ircam, qui reste toutefois aujourd’hui essentiellement cantonnée à l’enseignement ainsi qu’à des utilisations institutionnelles.
La place singulière du français
Si elle n’est pas officielle, la langue française occupe quant à elle une place singulière. Introduite au Maroc par le colonisateur français, elle est devenue après l’indépendance la principale « langue étrangère », sans en être vraiment une, maîtrisée par les Marocains. Parfois perçue comme une langue de « prestige », elle est aujourd’hui la langue maternelle d’une petite minorité, principalement issue des classes sociales les plus élevées, qui fréquente les bancs des écoles françaises.
Le français est enseigné dans l’enseignement public dès l’école primaire. Revenant partiellement sur la politique d’arabisation mise en place dans les années 1980, l’État veut redonner au français une place plus importante dans l’école marocaine (voir p.30). La langue de Molière prédomine aussi dans les milieux économiques et elle est également utilisée par une partie des médias.
Mais sa place est aussi contestée, en particulier par une partie de la classe politique qui le voit comme un concurrent de l’arabe, comme l’ont montré les débats autour de la loi-cadre sur l’enseignement, ou encore par les tenants d’une place plus importante pour l’anglais.
Dans les centres urbains, le français se mêle souvent à la darija ou aux langues amazighes. Sur les 18,4 millions de personnes alphabètes de 10 ans et plus, la langue française est lue et écrite par 12,3 millions de personnes, selon le recensement général de 2014. Dans son rapport 2022 « La langue française dans le monde », l’Organisation Internationale de la
Francophonie (OIF), estime quant à elle que le Maroc compte 13,5 millions de francophones, soit 36 % de la population. L’OIF, dont le Maroc est membre, constate une hausse de 4 points du nombre de francophones dans le pays entre 2010 et 2022. « Cette hausse du niveau de francophonie globale est cependant à relativiser puisque le poids du groupe d’âge servant de base au calcul s’est accru dans la population du fait de sa croissance en volume conjuguée à la baisse de la fécondité (diminution du groupe d’âge de 0 à 4 ans) », précise néanmoins l’organisation.
L’anglais, « une langue associée à la modernité »
Autre héritage de la colonisation, la langue espagnole est essentiellement parlée par des Marocains du Nord. Ils sont 282 232 à la lire et à l’écrire, selon le recensement général de 2014. Mais c’est la langue anglaise qui fait l’objet d’une importante attention médiatique depuis quelques années. Devenue la principale lingua franca à l’échelle de la planète, en particulier dans le domaine économique, la langue de Shakespeare semble être de plus en plus maîtrisée par les jeunes Marocains.
Selon Karima Ziamari et Jan Jaap de Ruiter, « l’anglais est associé à la modernité, la science, la technologie et la globalisation. Il concurrence de plus en plus le français, notamment dans le secteur de l’enseignement et du tourisme. Aujourd’hui, l’enseignement de cette langue est assuré par divers établissements entièrement anglophones, tels l’Université Akhawayn à Ifrane, les centres de langue américains (American Language Centres) et le British Council. Par ailleurs, à partir de 2004, l’anglais est intégré dans l’enseignement public primaire alors qu’il était enseigné seulement au lycée ». Le HCP estimait en 2014 le nombre de Marocains lisant et parlant l’anglais à 3,4 millions. À l’instar du français, sa présence et son enseignement dans l’école publique sont amenés à se développer.
Rémy Pigaglio

