Les langues au Maroc

Dans l’enseignement, l’enjeu de la maîtrise des langues

Près de 30 ans après l’arabisation de l’école marocaine, la loi-cadre adoptée en 2019 entérine l’objectif de plurilinguisme et réintroduit le principe des enseignements en « langues étrangères ». L’objectif semble être une meilleure maîtrise des langues, alors que le niveau des élèves marocains en langues est particulièrement bas.

Le 2 août 2019, la toute première loi-cadre sur l’enseignement était adoptée par le Parlement. Un vote qui a conclu plusieurs mois d’intenses débats concentrés sur la question de la langue, évoquée par le texte. Son article 30 détaille en effet « l’ingénierie linguistique » prévue par la nouvelle loi, qui met notamment en place l’« alternance linguistique ». Celle-ci est définie comme « une approche pédagogique et un choix éducatif progressif, investi dans l’enseignement plurilingue, en vue de la diversification des langues d’enseignement, en sus des deux langues officielles de l’État, à travers l’enseignement de certaines matières notamment les matières scientifiques et techniques, ou certains contenus ou modules, en une ou plusieurs langues étrangères ».

En clair, l’État va partiellement revenir sur un processus lancé essentiellement à partir des années 1980 et dont les conditions de mise en œuvre ont été largement décriées : l’arabisation. Certaines matières seront désormais enseignées en « langues étrangères », principalement en français, mais aussi en anglais et dans d’autres langues.

« Échec de l’arabisation »

L’arabisation a commencé à être mise en œuvre dans les années 1970, mais c’est seulement à la fin des années 1980 que les enseignements primaire et secondaire ont été totalement arabisés. « Cette réforme a été un échec, car elle a été décidée pour des raisons politiques. Elle n’a pas pris en compte la réalité du terrain. Il aurait fallu mettre en place un programme cohérent, puis réaliser son évaluation. Les moyens n’ont pas été donnés. Cela a notamment abouti à l’incohérence d’un enseignement secondaire arabisé et d’un enseignement supérieur qui ne l’a été que partiellement », explique Abdelouahad Mabrour, professeur de linguistique à l’Université Chouaib Doukkali d’El Jadida.

La loi-cadre a été adoptée en janvier 2018 par le Conseil de Gouvernement. Il aura donc fallu attendre près d’un an et demi pour qu’elle soit validée par le Parlement. Des responsables politiques y ont vu en effet une menace pour la place de l’arabe au Maroc. En mars 2019, l’ancien Chef du Gouvernement Abdelilah Benkirane critiquait le texte, qualifiant le français de « langue du colonisateur ».

En tout cas, le principe affiché dans la loi consiste en l’« adoption de la langue arabe comme langue principale d’enseignement et [du] développement à l’école de la position de la langue amazighe », avec en parallèle « la mise en place progressive et équilibrée du plurilinguisme permettant à l’apprenant titulaire du baccalauréat de maîtriser les langues arabe et amazighe et d’être capable d’utiliser au moins deux langues étrangères ».

Le texte s’inscrit dans la droite ligne de la Vision stratégique 2015-2030 du Conseil Supérieur de l’Enseignement, de la Formation et de la Recherche Scientifique (CSEFRS). Cette dernière défendait, dans l’enseignement secondaire qualifiant et dans l’enseignement collégial, l’« alternance linguistique » qui revient à instruire certains contenus ou modules en français, puis en anglais. Quelques mois avant la publication de cette vision, dans son discours du Trône de juillet 2015, Sa Majesté le Roi Mohammed VI déclarait à propos de la réforme de l’enseignement : « contrairement à ce que prétendent certains, l’ouverture sur les langues et les autres cultures ne portera aucunement atteinte à l’identité nationale ».

Graves difficultés des élèves en langues

L’objectif semble être d’améliorer la maîtrise des langues et en particulier du français qui est la langue utilisée dans une partie de l’enseignement supérieur, notamment dans les filières économiques et scientifiques. Or, après avoir suivi un enseignement primaire et secondaire en langue arabe, de nombreux étudiants arrivent dans l’enseignement supérieur avec de profondes lacunes en français. Dans son rapport analytique sur le programme national d’évaluation des acquis (PNEA), le CSEFRS mettait en lumière les graves difficultés des élèves dans une série de matières. Ainsi, en 2019, « 76 % des élèves ont assimilé moins de 21 % du programme de français en 3e année secondaire collégiale », selon le document.

En ce qui concerne la langue arabe, qui est la principale langue d’enseignement, « 46 % des élèves ont assimilé moins de 36 % du programme d’arabe prescrit en 3e année secondaire collégiale contre 10 % seulement qui en ont assimilé plus de 90 % », indiquent les auteurs.

« Les réformes prévues par la loi-cadre en matière de langues sont progressivement mises en œuvre, en fonction des moyens dont disposent les établissements », détaille Abdelouahad Mabrour. Ainsi, en théorie, le français doit être enseigné dès la première année de l’école primaire et, au lycée, les matières scientifiques doivent être enseignées en langue française. Mais, concrètement, il est difficile de savoir à quelle étape se situe le déploiement.

Si le français a concentré l’attention pendant les débats sur la loi-cadre, l’anglais est amené, de son côté, à occuper une place de plus en plus importante. Dans un article du site d’information Médias24, publié en octobre dernier, le Directeur des Curricula du Ministère de l’Éducation Nationale Fouad Chafiqi a indiqué qu’à l’horizon 2026, la langue de Shakespeare sera enseignée à partir de la première année du collège, contre la troisième année actuellement.

Un remplacement du français par l’anglais à l’école ?

Est-ce le signe annonciateur d’un remplacement du français par l’anglais dans l’enseignement marocain? « Il faut être conscient d’une chose : le français fait partie du paysage sociolinguistique marocain. Il est souvent qualifié de “langue étrangère”, mais je ne suis pas d’accord. Le français est présent dans les secteurs éducatif, économique, dans la production des biens symboliques comme la littérature… Il ne se positionne pas sur un pied d’égalité avec l’anglais, l’espagnol ou encore l’italien. L’apprentissage de l’anglais, en plus de l’arabe, de l’amazigh et du français, serait un atout supplémentaire », juge Abdelouahad Mabrour.

Certains spécialistes de l’enseignement, linguistes ou militants prônent aussi l’adoption dans l’enseignement, au moins partiellement, de la darija marocaine, langue maternelle d’une majorité de Marocains, ainsi que des variétés de la langue amazighe, compte tenu des difficultés en langue arabe de beaucoup d’élèves. « C’est une question épineuse. En tout cas, dans les pratiques enseignantes, même si ce n’est pas officiel, les langues maternelles (darija et amazighe) sont déjà présentes, parfois sans même que l’enseignant ne s’en rende compte », remarque Abdelouahad Mabrour.

Parallèlement à la réforme mise en place par la loi-cadre, des sections internationales ont été créées ces dernières années. Elles comptent une majorité d’enseignements dispensés soit en français, soit en anglais, soit en espagnol. Selon le rapport 2022 de « La langue française dans le monde » de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), « le nombre de sections internationales de baccalauréat, option français est passé de 7 en 2013-2014 à plus de 1 500 en 2018-2019 ».

Si, sur le papier, l’objectif est donc d’atteindre un plurilinguisme dans l’enseignement marocain, la question des moyens se pose désormais, alors que le budget du Ministère de l’Éducation Nationale est déjà le plus important de l’État. Pour Abdelouahad Mabrour, « la décision politique est là. Il faut que les ressources, notamment humaines, soient attribuées et que la réforme soit accompagnée et évaluée ».

Rémy Pigaglio

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