« Dans l’entreprise, la maîtrise de la langue française est associée à la compétence »
Spécialiste de l’entreprise, Ahmed El Motamassik est au cœur des enjeux de langues à travers ses recherches et les formations qu’il dirige au profit des salariés.
Plusieurs langues cohabitent au sein des entreprises marocaines : français, arabe, darija, tamazight, ou même anglais… Comment ce plurilinguisme a-t-il émergé ?
Le paradigme, dans les entreprises marocaines, est le modèle français, qu’on le veuille ou non. Personne ou presque ne va utiliser l’arabe classique. Et l’arabe dialectal est cantonné à certaines circonstances, par exemple lors des pauses, du déjeuner… De plus en plus, l’anglais est aussi adopté par les entreprises qui travaillent à l’international, mais c’est la langue française qui reste prédominante. Même au sein des entreprises américaines implantées au Maroc, les employés utilisent la langue française au quotidien. Dans le cadre de leurs recrutements, les entreprises vont rechercher un profil plurilingue, avec une parfaite maîtrise de la langue française.
On juge ainsi la valeur de la personne en fonction de sa performance linguistique; or ce n’est pas le cas pour l’anglais, langue pour laquelle le niveau d’exigence n’est pas le même. Le français est perçu comme étant un synonyme de modernité, d’ouverture, de statut, alors que l’anglais a une valeur purement fonctionnelle.
Pourtant, qui peut accéder à cette performance linguistique? Ce sont les enfants de personnes qui ont les moyens de les envoyer étudier dans des écoles offrant un bon niveau de français. Cela engendre un Maroc à deux vitesses.
Est-ce que ce constat vaut uniquement pour les grandes entreprises, ou bien en est-il de même dans les PME et les petites entreprises ?
Cela va dépendre des secteurs. Dans le BTP, une telle maîtrise du français n’est pas requise. Et pourtant, j’ai rencontré des gens qui travaillent dans ce domaine et qui cherchent à parler français. Dans les services tels que ceux des assurances, des courtiers…, les collaborateurs vont également essayer de parler cette langue. Dans d’autres secteurs où l’arabe dialectal est utilisé, vous trouverez aussi toute la documentation éditée en français. C’est une situation compliquée pour les travailleurs. Dans mes formations, les sessions commencent parfois en français, puis je passe au dialectal et je constate un profond soulagement.
Cette prédominance du français n’est-elle pas un obstacle au bon fonctionnement des entreprises ?
C’est un obstacle important. Les gens souffrent, surtout du point de vue rédactionnel. Certains vont alors tout faire pour éviter d’écrire des rapports, procès-verbaux… de peur de faire des fautes. Une solution que je propose est de produire des canevas, qu’il suffit alors de remplir. C’est un gain de temps considérable. Comme je le disais, la maîtrise de la langue française est associée à la compétence. Selon moi, il faudrait faire évoluer cette perception, qui n’est pas juste. Je préfère le système anglo-saxon où la façon de parler est beaucoup moins scrutée et où l’on va s’intéresser au fond, à ce que la personne propose. Il est indispensable de dépouiller la langue française au Maroc de sa dimension idéologique. Ce sera bénéfique pour l’entreprise, mais aussi pour la langue elle-même. Elle doit acquérir la souplesse et la portée opérationnelle dont l’anglais dispose.
Des formations sont-elles mises en place par les entreprises pour remédier aux lacunes en matière de langue ?
Dans les postes en front office, dans le marketing, la communication, ou encore le commerce, c’est simple : si quelqu’un parle mal le français, ou l’anglais le cas échéant, il n’est pas recruté. L’employé représente alors l’image de l’entreprise, donc il faut une expression excellente. Seuls les centres d’appel prévoient des remises à niveau. Quand il s’agit de métiers plus techniques, la langue importe peu, et ce sont les compétences techniques qui comptent.
Ne faut-il pas que l’arabe retrouve toute sa place ?
Au Maroc, l’enseignement est censé avoir été arabisé, mais, à l’école, les élèves parlent en arabe dialectal avec leurs professeurs et l’arabe classique est cantonné à l’écrit. Dans les zones amazighophones, c’est le berbère qui est utilisé. Il y a comme un déni de réalité. À l’école, avec l’arabe, et dans l’entreprise avec le français.
Avec l’officialisation de l’amazigh, cette langue peut-elle trouver une place dans l’entreprise ?
Le berbère est malheureusement une langue morte, au sens linguistique du terme, c’est-à-dire qu’elle n’acquiert pas de nouveaux locuteurs. Tous les Berbères parlent désormais l’arabe dialectal et le berbère.
L’amazigh n’est-il pas une condition de recrutement dans certaines régions ?
Ce sont des cas particuliers. En effet, les entreprises vont recruter des commerciaux berbérophones lorsqu’ils sont en contact, en particulier, avec les épiceries, qui sont tenues en grande partie par des personnes originaires du Souss. En revanche, au niveau décisionnaire, de la stratégie, ou encore de la communication, la langue restera le français.
Propos recueillis par Rémy Pigaglio
