La pandémie du coronavirus a brutalement plongé le transport aérien dans une crise inédite en 2020. L’année 2023 a toutefois été celle de la reprise, qui a été plus rapide que prévu. Malgré le défi écologique que vont devoir relever les compagnies aériennes, le secteur affiche une santé insolente.
C’est un record dans l’histoire du groupe. En 2023, Air France-KLM a annoncé fin février avoir enregistré un chiffre d’affaires de 30 milliards d’euros, en hausse de 13,7 % par rapport à 2022. L’entreprise franco-néerlandaise affiche en outre un résultat net de 934 millions d’euros, en augmentation de 28 %. Le Directeur Général du groupe, Benjamin Smith, met en avant dans un communiqué de « solides performances opérationnelles et financières ».
La crise inédite du Covid-19, qui a frappé de plein fouet le secteur aérien, semble loin pour Air France-KLM. La reprise s’est définitivement confirmée pour tout le secteur en 2023. Au dernier trimestre, le nombre de passagers-kilomètres avait atteint 94,1 % du niveau d’avant la pandémie, contre 62,1 % en 2022. Et le début de l’année 2024 a dissipé tout doute sur la reprise.
« Depuis le début de l’année, le trafic international de passagers a totalement rattrapé les niveaux d’avant pandémie. C’est le cas dans toutes les géographies du monde. Le secteur a donc renoué avec une croissance durable », explique Jérôme Bouchard, Partner au sein de l’activité Aéronautique et Défense de l’entreprise de conseil Oliver Wyman.
« Les grandes compagnies ont globalement tenu le coup »
Alors que la pandémie de Covid-19 a cloué une grande partie des avions au sol, et plongé le transport aérien dans une alternance de phases de reprise et d’arrêt quasi total, le secteur a largement survécu et s’apprête donc à connaître des niveaux d’activité inédits. La crise n’a toutefois pas été sans conséquence. « Les grandes compagnies ont globalement tenu le coup. Mais beaucoup de petites compagnies ou encore celles qui éprouvaient des difficultés structurelles ne se sont pas relevées », précise Jérôme Bouchard. Ces turbulences ont aussi nécessité plusieurs dizaines de milliards d’euros d’aides publiques pour permettre aux compagnies de traverser le pic de la crise.
Début décembre dernier, la IATA (International Air Transport Association), qui regroupe les compagnies aériennes, indiquait s’attendre à un chiffre d’affaires record du secteur en 2024 : 964 milliards de dollars, soit une augmentation de 7,6 % par rapport à 2023. 4,7 milliards de personnes devraient ainsi être transportées par les compagnies aériennes en 2024, alors qu’elles étaient 4,5 milliards en 2019.
La IATA estime que les bénéfices des compagnies devraient atteindre cette année 25,7 milliards de dollars, soit une marge nette de 2,7 %, contre 23,3 milliards et 2,6 % en 2023.
« La vitesse de la reprise a été extraordinaire », affirmait alors Willie Walsh, Directeur Général de la IATA, dans un communiqué, ajoutant que « la pandémie a néanmoins coûté à l’aviation quatre
années de croissance ». Le responsable alertait aussi sur le fait qu’« une marge nette de 2,7 % est bien en-dessous de ce que les investisseurs de n’importe quelle autre industrie accepteraient », et que cela pourrait mettre en danger l’industrie en cas de nouvelle crise.
« Nous avions prévu 6 ou 7 % de croissance cumulée du trafic d’ici à 2030. Avec la pandémie, celle-ci a été réévaluée à 4,5 %. De même, nous avions estimé à 36000 le nombre d’avions en service dans les compagnies autour de 2030 (nous en avons 28000 actuellement). Maintenant, nous tablons plutôt sur environ 32000 avions à cette échéance », anticipe de son côté Jérôme Bouchard.
Les carnets de commandes avionneurs sont remplis
En écho aux prévisions de la IATA, les compagnies affichent une large confiance en l’avenir, là où l’incertitude était totale il y a quatre ans, au début de la pandémie. Air France-KLM a annoncé en septembre dernier une commande géante de 50 A350, le tout récent long-courrier d’Airbus.
De son côté, la Royal Air Maroc dévoilait en juillet dernier un ambitieux plan de développement qui envisage de faire passer à l’horizon 2037 la flotte de 50 à 200 appareils, le nombre de destinations de 99 à 143, le nombre de passagers transportés de 7,5 à 31,5 millions et le chiffre d’affaires de 16,5 à 94 milliards de dirhams.
En plus de la compagnie publique, présente sur le marché domestique marocain aux côtés de la compagnie à bas coût Air Arabia Maroc, l’Irlandais Ryanair a annoncé en octobre dernier l’ouverture, pour la première fois, de 11 lignes intérieures au Maroc. La plus grande compagnie européenne annonce par ailleurs un « programme d’été record » vers le Royaume, avec plus de 1100 vols hebdomadaires sur 175 itinéraires, dont 35 nouveaux itinéraires.
Signe que les compagnies anticipent des années de croissance, les carnets de commandes des avionneurs sont remplis, au point que les délais de livraison n’ont jamais été aussi importants. Début janvier dernier, Airbus a dévoilé un nombre record de 2 319 commandes brutes en 2023 – 2094 commandes nettes après annulations. Son concurrent américain Boeing, empêtré dans les difficultés de son avion 737 MAX, qui multiplie accidents et avaries, a de son côté enregistré 1314 commandes nettes. Au point que les délais de livraison se sont étirés jusqu’à environ sept ou huit ans.
« Plusieurs facteurs se sont conjugués pour nous aider à atteindre nos objectifs, notamment la plus grande flexibilité et capacité de notre système industriel mondial, ainsi que la forte demande des compagnies aériennes pour renouveler leur flotte avec nos avions les plus modernes et les plus économes en carburant », a déclaré Guillaume Faury, Président Exécutif d’Airbus, dans un communiqué. Car, si les compagnies commandent des avions en prévision d’une croissance durable de l’activité, elles misent aussi sur le renouvellement de leur flotte dans le but affiché de diminuer leurs émissions de CO2.
Une reprise surprise du long-courrier
« Nous avions initialement prévu que l’aviation se redresserait entre 2023 et 2025, mais ce que nous avons vu en 2023, c’est que, parallèlement au marché des monocouloirs, celui des gros-porteurs est revenu bien plus tôt que prévu, et avec vigueur », déclare aussi Christian Scherer, Directeur Général de l’Activité Avions commerciaux d’Airbus, dans le même communiqué publié début janvier.
Des résultats qui donnent une indication sur l’évolution des usages des clients de l’aviation commerciale. La période de la pandémie pouvait en effet laisser croire qu’une partie de la clientèle délaisserait les vols long-courriers. « Au plus fort de la crise, en 2020, nous anticipions un retour à l’équilibre en 2025, qui serait tiré par l’aviation court et moyen-courrier, et certainement pas par le long-courrier. En réalité, le long-courrier a repris beaucoup plus vite et beaucoup plus fort que ne nous le pensions, même si la croissance est aujourd’hui plutôt portée par le moyen-courrier », constate Jérôme Bouchard.
Une forte reprise qui ne semble pas entravée par la hausse généralisée des prix des billets d’avion, tirée notamment par l’augmentation du prix des hydrocarbures, par la forte demande, ou encore par les évolutions de la politique tarifaire. « Aujourd’hui, on ne vole plus pareil », remarque Jérôme Bouchard. « Il y a moins de monde en classe affaires, en particulier. Et le reste est vendu plutôt plus cher. Les compagnies ont arrêté de tirer les prix vers le bas, et c’est mieux pour tout le monde. Cela n’a été possible qu’avec un “reset” comme celui du Covid », poursuit-il.
Le secteur affiche donc une excellente santé, qui ne doit pas faire oublier qu’il va devoir affronter l’enjeu majeur de ces prochaines décennies : la baisse de ses émissions de CO2. Le transport aérien représente entre 2 et 3 % de la totalité des émissions humaines et les compagnies comme les États se sont engagés à la neutralité carbone en 2050. Un défi alors que les équilibres mondiaux du secteur sont en pleine évolution, sous l’effet du développement spectaculaire des marchés hors pays du Nord, en particulier en Asie. En Asie du Sud-Est, relate l’AFP, l’avionneur Boeing prévoit une croissance de 9,5 % par du trafic aérien pour les deux prochaines décennies.
Rémy Pigaglio
