De par le monde, les Etats ont fait du capital humain leur arme de compétitivité numéro un. La guerre économique actuelle se joue dans le registre de l’innovation, mais également sur la capacité d’attirer les talents.
Autrefois, l’éducation et la formation étaient considérées comme des outils d’émancipation et d’ascension sociale. Aujourd’hui, elles constituent les investissements les plus rentables à l’échelle mondiale. En moyenne, et selon les chiffres les plus récents de la Banque mondiale, une année d’études supplémentaire augmente les revenus d’une personne de 10 % par an .
« Startup Nation »
Cette même étude nous apprend que la valeur du capital humain, qui représente la part des compétences dans la richesse totale, s’élève aujourd’hui à 62 %, ce qui équivaut à quatre fois le capital acquis et quinze fois le capital à la naissance. A l’échelle mondiale, les pouvoirs publics, le secteur privé et les ménages dépensent annuellement plus de 5 600 milliards de dollars pour l’éducation et la formation. Les pays y consacrent en moyenne 5 % de leur PIB, soit 20 % de leur budget national. Le rendement des études sur le marché du travail est d’ailleurs en forte hausse : il a augmenté de plus de 20% en Afrique et de plus de 14 % en Asie de l’Est/Pacifique, le taux de rendement des études supérieures étant aujourd’hui le plus élevé. « Les Etats ont compris que le seul capital qui demeure éternel ce ne sont pas les matières premières mais plutôt la matière grise. Les exemples sont flagrants il n’y a qu’à voir le Japon, la Corée du Sud et Israël. Ne dit-on pas concernant ce dernier que c’est la startup Nation. Certaines TPE israéliennes ont vendu des applications à plusieurs milliards de dollars. Généralement ce sont les Etats qui n’ont rien au niveau des richesses naturelles qui font en sorte de tout jouer sur leur capital humain », explique Ali Serhani, Directeur associé de Gesper Services, une entreprise spécialisée depuis de nombreuses années dans les ressources humaines. Cette vision du capital humain comme moteur absolu de l’économie a été théorisée dès les années 1990. À la fin des Trente Glorieuses, face au ralentissement de la croissance et à la concurrence internationale, des réformes éducatives majeures ont vu le jour, comme les lois françaises sur la formation professionnelle de 1971 et sur le collège unique de 1974. Au Royaume-Uni, le New Labour du Premier ministre britannique Tony Blair a placé l’éducation au cœur de son programme dès 1997, multipliant par deux les dépenses publiques d’éducation en dix ans. En 1998, Tony Blair et le chancelier allemand Gerhard Schröder ont cosigné un essai affirmant que l’éducation et la formation représentaient la sécurité la plus importante dans le monde moderne, la responsabilité des gouvernements étant d’inciter les individus à s’adapter, voire à épargner pour financer leur propre formation. Ce constat se voit renforcé par les effets de l’accélération technologique. Le marché du travail exige des compétences nouvelles pour s’adapter à l’automatisation.
Selon le Rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial (WEF), environ 170 millions de nouveaux emplois seront créés d’ici 2030 . Ces créations d’emplois, qui équivalent à 14 % de l’emploi actuel, viendront compenser les 92 millions de rôles qui seront déplacés par les tendances macroéconomiques, générant ainsi une augmentation nette de 78 millions d’emplois à l’échelle mondiale, toujours selon le WEF. Parmi les métiers qui connaîtront la plus forte croissance, les travailleurs agricoles arrivent en tête, portés par la transition verte et la réduction des émissions de carbone, ce qui créera 34 millions d’emplois supplémentaires d’ici 2030, s’ajoutant aux 200 millions de travailleurs agricoles actuels. Les livreurs, développeurs de logiciels, ouvriers de la construction, vendeurs et travailleurs de la transformation des aliments complètent ce top de croissance. Toujours selon le même rapport, les emplois dans le domaine du soin (infirmiers, travailleurs sociaux, conseillers) connaîtront également une forte hausse en raison du vieillissement des populations en âge de travailler. Qui dit nouveau marché dit également capacité d’adaptation. Selon le Rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial, les employeurs s’attendent à ce que 39 % des compétences clés requises changent d’ici 2030.
Un processus qui est déjà en cours à travers les programmes de reconversion et d’apprentissage continu. Les compétences technologiques (IA, Big Data, réseaux, cybersécurité) seront encore plus importantes pour les prochaines années. Même si les qualités purement humaines restent incontournables. La pensée créative, la résilience, la flexibilité, l’agilité, la curiosité, le leadership et la pensée analytique figurent parmi les dix compétences dont la demande augmentera le plus. Face aux aléas de l’innovation, il est clair que la formation doit être transversale et au cœur des politiques économiques pour garantir la compétitivité et sécuriser les trajectoires professionnelles.
Etats-Unis, Australie, Europe…
Dans cette économie basée sur les compétences et le savoir, les politiques migratoires deviennent un levier stratégique de politique économique. La migration qualifiée est désormais perçue comme un investissement direct en capital humain, essentiel pour maintenir la compétitivité et la capacité d’innovation face au déclin démographique et à la pénurie de compétences. C’est clair : l’impact de l’immigration qualifiée sur la compétitivité est structurel. En 2023, les États membres de l’Union européenne ont délivré plus de 3,7 millions de titres de séjour à des non Européens, soit une augmentation de près de 5 % par rapport à 2022 et le chiffre le plus élevé jamais enregistré. Même si seulement le tiers de ces titres revêtent des motifs économiques. Cette part dédiée à l’immigration qualifiée va certainement avoir plus d’ampleur dans les prochaines années surtout dans les secteurs technologiques, la santé ou les innovations vertes. « Traditionnellement, les pays qui attirent le plus de talents sont les Etats-Unis, le Canada l’Australie et bien sûr l’Europe à travers leurs offres, leurs bourses et les moyens financiers mis à la disposition de ces talents. Les USA survolent le podium avec aisance. Ils mettent le paquet et disent tout simplement une chose : Ne voyez pas ce que vous payez mais plutôt ce que vous gagnez ! », ajoute Ali Serhani. L’Union européenne se trouve ainsi engagé dans une bataille pour attirer les talents, face à des pôles traditionnellement attractifs comme les États-Unis, le Canada et l’Australie. Selon une étude de l’OCDE, le « Talent attractiveness 2023 », l’indice moyen d’attractivité des talents pour les États membres de l’UE s’élève à 0,52, un score inférieur à celui de la Nouvelle-Zélande (0,64), de l’Australie (0,62), de la Suisse (0,62) et des États-Unis (0,58). La situation n’est pas si homogène en Europe : les pays du Nord et de l’Ouest (Suède, Pays-Bas, Irlande, Danemark, Luxembourg) rivalisent avec les pôles mondiaux grâce à des marchés ouverts et des infrastructures avancées. À l’inverse, les pays du Sud et de l’Est affichent des scores d’attractivité moyens (Espagne à 0,5, Italie, Pologne et Lettonie à 0,44, Grèce à 0,40), limitant leur compétitivité globale. L’UE doit faire face à la fuite de ses propres talents, en particulier d’Europe centrale, vers l’Amérique du Nord et l’Australie, notamment des ingénieurs et des chercheurs. Un enjeu de taille : l’analyse croisée de l’indicateur « personnel hautement qualifié étranger » (IMD World Talent Ranking) et de l’indice de compétitivité globale révèle une forte corrélation entre l’afflux de talents étrangers et l’amélioration de l’efficacité des entreprises (adoption des technologies numériques, flexibilité organisationnelle) ainsi que de l’efficacité gouvernementale.
Un partenariat pour les talents
Durant ces dernières années, l’Europe a commencé à changer de discours sur la migration de talents. En 2023, les termes « talents », « compétitivité » et « innovation » se sont imposés dans le discours sur la migration choisie, marquant la transition vers une logique où le professionnel qualifié devient un actif stratégique. Enfin, avec la Directive du 14 avril 2024, les mots « partenariats » et « reconnaissance » acquièrent une dimension diplomatique, reliant l’UE aux pays tiers. Pour mettre en place cette stratégie, la Commission européenne a proposé la création d’un « Réservoir européen de talents ». Une plateforme numérique à l’échelle de l’UE qui facilite le recrutement international en connectant directement les employeurs avec les demandeurs d’emploi de pays tiers qualifiés pour les professions en pénurie. Pour attirer les compétences, l’UE a intégré au Pacte sur la migration et l’asile le lancement de « Partenariats pour les talents » avec des pays comme la Tunisie, l’Égypte, le Bangladesh, le Pakistan et le Maroc. Des partenariats qui se font à travers l’organisation de tables rondes annuelles avec les pays partenaires et le secteur privé pour définir des feuilles de route sur mesure. Ils prévoient le renforcement des capacités locales, la formation professionnelle, la validation des compétences et le soutien à la réintégration après une migration circulaire. Le partenariat pour les talents entre l’UE et le Maroc est un exemple concret de cette stratégie de l’Europe. Lancé lors d’une première table ronde en avril 2023, il a permis d’identifier conjointement, lors de la deuxième table ronde en octobre 2024, cinq secteurs prioritaires : la mécatronique, les conducteurs de camions, la construction, l’agriculture et le tourisme, ainsi que des secteurs d’intérêt commun comme les soins à la personne et l’industrie métallurgique.
Younes Baamrani
