Touria Sbiri Rehouane : « Le tri à la source permettrait de valoriser un maximum de déchets »

La valorisation des déchets est l’un des chantiers structurants de la transition écologique au Maroc. Mais, malgré les avancées, la filière reste freinée par un cadre légal pas toujours adapté, des obstacles fonciers et une faible intégration du secteur informel. Interview de Touria Sbiri Rehouane, Présidente de la Fédération des recycleurs collecteurs et chineurs (Federec).

Le lancement imminent des travaux du futur centre de valorisation de Casablanca a récemment fait l’objet d’indiscrétions dans la presse. En tant qu’opératrice, pouvez-vous nous confirmer cette information ? Selon vous, ce projet peut-il transformer la filière de la valorisation à Casablanca ?

Je ne suis pas au courant concernant l’ouverture ou le lancement du projet du centre de tri de Casablanca. En revanche, si cela est confirmé, ce serait un projet très important, car il marquerait le passage à une nouvelle ère : celle du tri à la source permettant de valoriser un maximum de déchets. Un tel centre peut soit prendre en charge l’ensemble de la gestion des déchets en l’état, et assurer le tri, soit encourager progressivement le tri en amont. Dans tous les cas, il contribuera à prolonger la durée de vie de la décharge et à créer de la valeur, notamment par la revente de produits issus du tri aux récupérateurs.

Il est essentiel de continuer à adapter la législation pour qu’elle reflète les besoins actuels du secteur. Par exemple, une mise à jour des réglementations concernant la séparation des déchets à la source pourrait renforcer la valorisation, améliorer l’efficacité et encourager davantage d’initiatives dans ce domaine. Le lancement de ce centre de tri serait donc une excellente nouvelle et une avancée très positive pour le secteur.

Plusieurs acteurs soulignent que la législation n’évolue pas toujours au même rythme que les besoins du secteur. Selon vous, que manque-t-il au cadre légal actuel pour accompagner réellement la valorisation et la transformation des déchets ?

En tant qu’acteur de la valorisation des déchets ménagers et industriels, cela fait des années que nous sommes engagés dans l’économie circulaire, à travers la transformation des produits collectés et revalorisés sous différentes formes. Par exemple, le carton et le plastique non réutilisables peuvent être vendus aux cimentiers en tant que RDF (combustible dérivé de déchets). L’huile collectée peut quant à elle être transformée et revendue comme lubrifiant. Au Maroc, il existe déjà des sociétés qui explorent ce type de solutions et qui réfléchissent à de nouvelles pistes. Tout cela s’inscrit pleinement dans la logique de l’économie circulaire.

Malheureusement, la législation actuelle n’avance pas au même rythme que les acteurs du terrain. Cela peut être handicapant, voire bloquant. Si demain nous rencontrons un problème, nous pourrions nous retrouver dans l’impossibilité légale de poursuivre certaines activités. Concrètement, nous n’avons pas toujours l’autorisation de transformer ou de remettre sur le marché certains produits collectés. Prenons l’exemple de l’huile : nous pouvons la transformer en lubrifiant, en produits animaliers ou même en savon, mais notre cadre légal actuel ne prévoit pas explicitement cette possibilité. C’est ce décalage entre la pratique et la loi qui freine l’évolution de la filière.

Les opérateurs privés rencontrent aussi des défis liés à l’obtention des autorisations nécessaires pour démarrer des projets. En simplifiant ces démarches administratives et en favorisant les partenariats public-privé, nous pourrions faciliter les investissements dans la valorisation des déchets.

Les projets de valorisation supposent ainsi des investissements lourds, de multiples autorisations et des partenariats public-privé solides. Est-ce là les principaux obstacles aujourd’hui rencontrés par les opérateurs privés souhaitant investir dans le recyclage ?

Le principal obstacle que nous rencontrons en tant qu’opérateurs privés, c’est l’accès au terrain. Dans la plupart des communes, notre métier n’est pas accepté. On nous encourage à valoriser les déchets, mais sans nous attribuer des espaces adaptés pour le faire. Ce n’est donc pas un problème de financement : actuellement, il existe assez d’investisseurs pour ouvrir des centres de tri. Le véritable blocage, c’est le foncier. Pour travailler correctement, un centre de tri a besoin d’un à deux hectares, et cela reste extrêmement difficile à trouver. À cela s’ajoutent les contraintes liées à notre activité : nuisances olfactives, bruit, encombrement des volumes traités. Et, une fois le terrain trouvé, commence une démarche administrative longue et complexe : justifier la conformité, prouver que le terrain n’est pas situé au-dessus d’une nappe phréatique, préciser la gestion des odeurs et de l’eau…

Ces obstacles retardent les projets et freinent les investissements. Pourtant, si la question foncière et réglementaire était simplifiée, des centres de tri pourraient émerger dans de nombreuses communes. L’accès au foncier est donc un enjeu clé : en travaillant avec les communes pour identifier des espaces adaptés, et grâce à une collaboration proactive entre acteurs privés et autorités locales, nous pourrions mieux soutenir les initiatives de valorisation.

La gestion des déchets au Maroc repose encore largement sur des filières informelles. Comment peut-on, selon vous, mieux intégrer ces acteurs dans un cadre formel pour à la fois sécuriser leur activité et renforcer la chaine de valeur du recyclage ?

La chaine de valeur commence par ces personnes souvent qualifiées de travailleurs informels, surtout en ce qui concerne la partie déchets ménagers et thermiques. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il existe déjà beaucoup d’entreprises officielles dans le domaine de la gestion des déchets, avec un statut légal, des employés déclarés et du matériel conforme aux normes.

Quand on parle d’informel, on pense surtout aux « chiffonniers Â» qui collectent et trient les déchets dans les bacs et dans les rues. Ce travail leur permet de vivre, même si leur rôle est encore perçu comme marginal. À travers la Fédération des recycleurs collecteurs et chineurs que je préside, nous accompagnons ces collecteurs afin qu’ils puissent améliorer leurs conditions de vie et vivre dignement de leurs revenus.

Nous demandons également aux communes de s’impliquer davantage afin de leur permettre de travailler librement, de bénéficier de leurs revenus en toute légitimité et de s’intégrer pleinement dans la société, plutôt que de rester en marge comme c’est encore trop souvent le cas. Pour mieux intégrer ces acteurs, il serait aussi avantageux de mettre en place des programmes de sensibilisation et de formation. Cela les aiderait à formaliser leur activité et à améliorer leurs conditions de travail, tout en renforçant la chaîne de valeur du recyclage.

Où voyez-vous la filière marocaine de la valorisation des déchets à l’horizon 2030 ? Quels sont, selon vous, les leviers prioritaires pour en faire une véritable industrie créatrice de valeur et d’emplois ?

À l’horizon 2030, j’espère que nous disposerons à la fois d’un cadre réglementaire adapté, de centres de tri opérationnels et d’une implication réelle du public. C’est ce trio qui permettra à la filière de réussir. Si la réglementation n’évolue pas, nous ne pourrons pas avoir de résultats concrets. Aujourd’hui, la plupart des entreprises qui travaillent avec nous le font uniquement par choix personnel ou par volonté de leurs dirigeants, mais rien ne les y oblige.

Pour avancer, il faut des lois claires qui imposent certaines pratiques et qui encadrent notre métier. Nous avons besoin d’autorisations spécifiques : pour transporter les déchets, pour créer et exploiter des centres de tri. Ce cadre légal doit nous permettre de bâtir, d’ici 2030, une véritable industrie structurée, créatrice de valeur et d’emplois.

J’espère aussi que, d’ici là, nous aurons des centres de tri opérationnels dans plusieurs communes. En favorisant des lois qui encouragent la durabilité et l’innovation, nous pourrions construire une filière de valorisation capable de générer de la valeur et des emplois pour notre société.

Rida Ançari

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