« Il faut revoir le paradigme de l’eau »
Interview de Mohamed Jalil, expert des changements climatiques et du développement durable
Quelle analyse faites-vous de la conjoncture climatique actuelle ? Nous avons vécu un épisode de sécheresse extrêmement sévère qui a eu un impact important aussi bien sur la population rurale (déplacement vers les villes) et urbaine que sur l’inflation, l’activité économique à travers la perte d’emplois, ou encore les questions d’ordre social.
Cet épisode n’est pourtant que le dernier d’un processus qui s’est aggravé avec le temps, car nous avons cumulé une sécheresse de cinq années consécutives et avons ainsi enregistré un grand déficit en précipitations. Il faut rappeler que le Maroc est un pays très vulnérable face au climat. Il a une très forte variabilité climatique qui se réfère à la variation naturelle intra et interannuelle du climat.
Cette variabilité s’accentue au fil des ans. Les précipitations sont de plus en plus irrégulières et la sécheresse est de plus en plus étendue avec des pluies diluviennes concentrées dans des régions données. Nous avons aussi une variabilité spatiale : le Nord du pays est davantage « arrosé » tandis que dans le Sud les précipitations s’amoindrissent.
En réalité, nous sommes déjà dans une situation précaire sur le plan des ressources en eau. Cette situation est aggravée par le changement climatique dû notamment à l’activité humaine. Il existe également une variabilité en fonction du relief, mais aujourd’hui tout tend à être bouleversé. D’ailleurs, c’est sur cette variabilité que le Maroc s’est basé pour construire ses barrages avec pour objectif de stocker l’eau pendant les années humides pour l’utiliser durant les années sèches.
Cela avait très bien marché par le passé, sauf qu’à présent, cette vision qui consiste à mobiliser les ressources en eau en tenant en compte de la variabilité climatique ne suffit plus. En effet, il faut désormais prendre en considération la variable changement climatique qui implique une tendance à la baisse des précipitations sur le long terme. Le barrage d’Al Massira, qui dessert la région de Casablanca et Marrakech, en est l’exemple. Le taux de remplissage de ce barrage est d’à peine 5 %; donc, pendant près d’une dizaine d’années, ce barrage a été déficitaire. Aujourd’hui, il y a un véritable problème. Dans la région de la Chaouia, dans l’arrière-pays de Casablanca, une centaine de sources d’eau ont disparu. Il n’y a plus d’eau! Cela est dû aux changements climatiques, mais aussi à certains comportements des citoyens et des pouvoirs publics qui ne sont pas économes et pas durables (forage, surexploitation des nappes phréatiques…). Nous faisons également face à une diminution du stock neigeux qui entrave le renouvellement des nappes, ainsi qu’à une perte du couvert forestier et à une accélération de l’érosion. En réalité, nous sommes déjà dans une situation précaire sur le plan des ressources en eau. Cette situation est aggravée par le changement climatique dû notamment à l’activité humaine.
A quoi doit-on s’attendre?
Tous les modèles climatiques et les expertises s’accordent à dire qu’on doit s’attendre à une recrudescence des vagues de chaleur, à une multiplication des épisodes de sécheresse et à une réduction des précipitations en cumul saisonnier ou annuel.
Cela signifie que les différentes zones du pays connaîtront une baisse de la quantité d’eau habituellement reçue sur l’année, avec une répartition inégale d’une saison à l’autre. La conséquence est qu’il y aura moins d’eau disponible dans les barrages, dans les nappes phréatiques ainsi que pour l’agriculture pluviale.
À l’horizon 2100, on doit s’attendre à une réduction de 15 %, voire 20 %, des précipitations par rapport aux années 90, soit le double au niveau des quantités d’eau disponible. Par exemple, une baisse de 15 % des précipitations correspondra à une réduction de 30 % des apports dans les barrages et les nappes phréatiques, ce qui est énorme. Paradoxalement, il y aura une augmentation très importante des pluies orageuses. On aura moins de pluie et ce peu de précipitations va tomber sera sous forme d’épisodes brefs, avec des pics très intenses qui vont causer des inondations, des éboulements de terrain et un charriage des matières solides dans les cours d’eau qui vont à leur tour aggraver l’envasement des barrages…
Quel est l’impact socioéconomique de la pénurie d’eau au Maroc ?
Il faut cesser de croire que l’eau est un secteur économique. C’est un secteur transversal, de durabilité. C’est un bien naturel, nécessaire et vital. Il n’est pas que l’apanage du Ministère de l’Équipement et de l’Eau et ne peut être cantonné à un seul secteur administratif. Le facteur eau est transverse, il est présent dans toutes les politiques territoriales et publiques. Le problème de l’eau doit donc être réglé de façon holistique et pris en compte par tous les ministères.
L’impact sur le plan économique est très lourd, car l’eau est un intrant important et donc un facteur de production. Si nous avons moins d’eau, nous assisterons à un renchérissement de la production agricole et industrielle. Cela aura aussi d’autres conséquences, par exemple sur certains modes de production de l’énergie solaire qui dépendent également de l’eau.
L’impact social est, quant à lui, très important. La pénurie d’eau aura pour effet une pollution importante de nos milieux naturels et notamment des nappes phréatiques par les pesticides. Une eau de mauvaise qualité pourra entraîner des problèmes de maladies hydriques. L’impact sera encore plus marqué sur les femmes et les petites filles qui vont devoir aller chercher de l’eau beaucoup plus loin, ce qui va favoriser le décrochage scolaire… Cette cascade de répercussions va s’aggraver puisque nous assisterons à un appauvrissement des ruraux et à une paupérisation de la population dans son ensemble. Les mouvements de migration interne vers les zones disposant de points d’eau provoqueront des tensions sur les pâturages en milieu rural ainsi qu’une grosse pression sur les villes… Tout ceci va donc créer un grand déséquilibre spatial.
Pensez-vous que les mesures mises en place dans le cadre du Programme national de l’eau seront efficaces dans le futur et permettront d’assurer la sécurité hydrique du pays ?
Jusqu’à présent, le Plan national de l’eau n’a pas été validé et approuvé par le Conseil National de l’Eau et du Climat*. La tranche prioritaire, PNAEPI 2022-2027, est en réalité une gestion de crise. Aujourd’hui, nous assistons à une accélération de la construction de stations de dessalement et de petits barrages, mais, si nous n’avons pas de précipitations, quelle eau va-t-on retenir dans ces barrages ? Peut-être les pluies des orages permettront de sauver le cheptel. Dans le cadre de ce programme, beaucoup de forages sont en cours, mais c’est la même problématique que pour les barrages : quelle eau va-ton pomper s’il ne pleut pas ou peu? Car, si nous n’avons pas de précipitations et pas d’enneigement, les nappes phréatiques ne seront pas renouvelées.
En réalité, nous faisons ce que nous pouvons pour éviter le scénario catastrophe et pour sauver ce qu’il y a encore à sauver. Le problème qui se pose est que toutes ces politiques programmes ne prennent pas en compte les scénarios à l’horizon 2100. Or, cela est primordial pour bien planifier les programmes futurs.
Quel est le potentiel des ressources en eau renouvelables du pays ?
Et où en sommes-nous en termes de valorisation et réutilisation des eaux usées épurées ?
Nous avons environ 18 milliards de mètres cubes d’eau inégalement répartis sur nos territoires. Ce sont des eaux conventionnelles d’origine météorique. Pour la valorisation et la réutilisation des eaux usées épurées, c’est exactement la même chose que pour le dessalement : nous avons enregistré beaucoup de retard. À Casablanca par exemple, le potentiel des eaux usées représente 80 % des volumes d’eau potable et industrielle fournis. Mais, pour l’instant, toutes ces eaux sont rejetées dans les égouts, dans des exutoires ou dans l’océan.
Pourtant, nous avons de bons exemples de projets de réutilisation des eaux usées à Rabat et à Tanger. Il faut donc accélérer la cadence, mais en planifiant en amont et non pas en fin de chaîne. Il y a aujourd’hui une prise de conscience, mais il faut revoir la gouvernance et impliquer toutes les parties prenantes, notamment le secteur privé et surtout le secteur industriel.
La gouvernance locale est en effet très importante. Il faut impliquer les régions et les villes, former les responsables et aussi instaurer une tarification juste, car, encore aujourd’hui, nous vendons l’eau à perte.
Comment éviter que l’eau ne soit un obstacle au développement économique du pays ?
C’est une question de volonté politique. Il faut revoir le paradigme de l’eau et mettre en place une bonne planification à long terme et non pas seulement agir en mode de gestion de crise. Cette planification doit se faire à l’échelle étatique, mais aussi au niveau de chaque territoire. Les décisions doivent être prises de manière concertées avec chacun des territoires, car chacun d’eux a sa spécificité hydraulique. C’est la mission assignée aux agences de bassins, mais il faut leur en donner les moyens. Il faut également mettre en place un bon système d’information de l’eau afin de pouvoir disposer de données exactes et surtout à jour sur les usages de l’eau réels.
Il faut aussi revoir le modèle agricole, revoir les priorités et adapter notre agriculture selon la disponibilité de l’eau. La recherche & développement doit être encouragée, de même que la construction d’un écosystème marocain dans ce domaine afin d’assurer ainsi notre souveraineté hydrique. Enfin, il faut sensibiliser les citoyens. Ce faisant, nous gagnerons beaucoup sur le bilan hydrique en réduisant les gaspillages.
Quel serait le coût de l’inaction climatique ?
Il est indéniablement beaucoup plus important que le coût de l’action. Si nous ne faisons rien, nous aurons un coût important sur l’économie, des barrages envasés et vides, des ouvrages trop chers et à la courte durée de vie, des pertes agricoles et industrielles et, enfin, des coûts sociaux dus aux maladies hydriques et à la désorganisation sociale qui ne peuvent pas être chiffrés, mais dont les conséquences seront très lourdes.
Propos recueillis par Dounia Z. Mseffer
*Créé en 1981, le Conseil Supérieur de l’Eau et du Climat est chargé d’examiner et de donner son avis sur les orientations générales de la politique nationale en matière d’eau et du climat, notamment le plan national de l’eau.
