Eaux et forêts au Maroc

Interview d’Abderrahim Houmy

« La pression exercée par les parcours forestiers dépasse souvent 3 à 4 fois le potentiel productif fourrager des forêts »

Abderrahim Houmy, Directeur Général de l’Agence Nationale des Eaux et Forêts

En quoi réside l’importance de la forêt dans la préservation de la biodiversité au Maroc ?

Le Maroc est l’un des pays méditerranéens les plus riches en termes de biodiversité, tant au niveau de la flore que de la faune. Ses bioclimats et sa géomorphologie sont à l’origine de paysages et de milieux naturels de grande qualité. Bien que le taux de boisement du territoire national soit limité à 8 %, la forêt marocaine, avec neuf millions d’hectares, constitue l’élément fondateur de la richesse écologique du pays. Elle abrite 70 % des espèces animales et végétales du pays.
Le Maroc se distingue des autres pays de l’Afrique du Nord par l’importance de son domaine forestier. La superficie totale s’élève à 9 millions d’hectares, dont 5,3 millions en forêts naturelles. La surface du domaine forestier représente donc environ 13 % de la superficie totale du pays.
Sur le plan environnemental, la contribution la plus importante des forêts au Maroc est la protection des sols contre l’érosion, la conservation des ressources en eaux dans les bassins versants, la protection des infrastructures hydrauliques, ainsi que la préservation de la biodiversité, de flore et de la faune sauvage et ses habitats naturels.

Sur le plan de la biodiversité, la forêt marocaine constitue l’élément fondateur de la richesse terrestre écologique du pays. Elle abrite environ les deux tiers des plantes et un tiers des espèces animales des écosystèmes terrestres. Au niveau du bassin méditerranéen, la biodiversité marocaine occupe la seconde place après celle de la région anatolienne (Turquie), avec un taux d’endémisme de 17,2 % pour la flore vasculaire et de 14,6 % pour la faune. Cette diversité est à l’origine de la richesse des paysages et des milieux naturels de grande qualité. Elle confère aussi au pays une valeur patrimoniale exceptionnelle dans le domaine de l’environnement naturel. En effet, la quarantaine d’écosystèmes forestiers naturels terrestres identifiés abrite plus de 4 000 plantes vasculaires, près de 550 espèces de vertébrés et des milliers d’invertébrés.

Quels sont les dangers qui guettent l’espace forestier national ?

Les forêts du Maroc sont confrontées à de nombreux dangers. Tout d’abord, il y a la surexploitation des ressources naturelles à travers la pression liée au surpâturage en forêt. En effet, il est alarmant de constater que la pression exercée par les parcours forestiers dépasse souvent 3 à 4 fois le potentiel productif fourrager des forêts, ce qui constitue une véritable contrainte à la gestion durable des forêts et compromet leur régénération naturelle. Cette situation est d’autant plus préoccupante que la non-définition précise des usagers et la présence permanente des troupeaux en association avec les personnes non-usagères, aggravent encore la situation. Il y a également la pression liée aux délits forestiers.

En effet, la forêt est souvent victime de différentes formes de pression exercées par des actes délictueux, tels que les coupes de bois illégales, le défrichement, l’utilisation de bois de délit pour les bains ou fours publics, ainsi que pour l’artisanat du bois de thuya. Ces pratiques font l’objet de constatations et de saisies par le personnel de l’Agence Nationale des Eaux et Forêts chargés de la police forestière. Enfin, il y a le prélèvement excessif du bois énergie : dans les régions forestières de montagne, la consommation de bois de feu dépasse de deux à trois fois la capacité de production des forêts. Cette surconsommation, qui s’effectue au détriment de la réserve forestière, représente un facteur majeur de dégradation des forêts. Dans certaines régions, en particulier dans les provinces de Béni Mellal, Azilal, Taza, Sefrou et Smara, cette pression excessive peut même se transformer en pratiques délictueuses à grande échelle, telles que les coupes de bois illégales en vue de la carbonisation.

Deuxième danger pour l’espace forestier national : la sécheresse et les incendies. Le Maroc est principalement un pays aride ou semi-aride, avec 90 % de sa superficie affectée par ces conditions climatiques sèches. Les forêts, qui sont déjà vulnérables, sont particulièrement touchées par la sécheresse qui peut compromettre leur croissance et leur survie.

La fréquence et la longue durée intra-annuelle de la sécheresse constituent des obstacles majeurs aux efforts de reforestation et de développement des forêts. Cette aridité qui affecte le pays fait que, lors des périodes de forte chaleur et de sécheresse, les incendies de forêt sont fréquents et peuvent causer des dommages irréparables aux habitats de la faune et de la flore. Quant au changement climatique, les conséquences du réchauffement sur la biodiversité et les écosystèmes forestiers peuvent être désastreuses. Elles entraînent la migration de certaines espèces animales et végétales ainsi que la prolifération de vecteurs de maladies et de parasites. La forêt de chênes-lièges de la Maamora constitue un exemple marquant de ces impacts.

Que faut-il faire pour préserver notre patrimoine forestier ?

Le Maroc s’est doté, depuis son lancement par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le 13 février 2020, d’une nouvelle stratégie forestière « Forêts du Maroc 2020-2030 » qui vise un double objectif de préservation de la biodiversité et de développement économique durable du secteur, en privilégiant une approche inclusive et tournée vers l’emploi.
Le déploiement de cette stratégie permettra en effet de changer le regard sur la forêt marocaine ainsi que sur ses modes d’exploitation à travers plusieurs axes. D’une part, la mise en place de l’Approche participative et développement de l’économie sociale.
Cet axe table sur la population comme premier partenaire dans sa gestion. La cohabitation des trois droits (droit religieux, coutumier et moderne) et la diversité des acteurs rendent difficile la gestion du patrimoine forestier. Les besoins croissants et individualisés des usagers en ressources communes menacent également la pérennisation du capital forestier.

Ainsi, pour relever les défis, la nouvelle stratégie a misé sur trois choix inéluctables. D’abord, asseoir un cadre juridique pertinent et adapté au contexte actuel et effectuer une mise à jour de la réglementation en vigueur. Ensuite, créer plus de 200 organismes locaux de développement forestier, contractualiser avec les usagers de la protection participative des 50 000 hectares d’arbres devant être plantés chaque année, créer un corps de plus de 500 animateurs territoriaux pour jouer le rôle de médiation auprès de la population locale, en plus de la promotion d’amodiations de chasse auprès des associations et sociétés suivant un cahier de charges.

Enfin, faciliter aux usagers l’accès organisé et raisonné pour l’utilisation des ressources communes dans les limites des potentialités disponibles. Jusqu’en 2022, 240 coopératives forestières regroupant 15 000 adhérents et 198 associations pastorales avec 17 000 adhérents ont été créées.

Ces coopératives forestières opèrent actuellement dans plusieurs filières du secteur, notamment la valorisation du bois et des plantes aromatiques et médicinales, l’aquaculture continentale. 43 contrats ont été conclus avec ces coopératives entre 2020 et 2022 avec un chiffre d’affaires de 70 MDH permettant de générer un revenu moyen mensuel de 2 000 DH par mois et par adhérent. Les associations pastorales, actuellement actives sur 92000 ha de périmètres de reboisement, ont bénéficié d’un montant total de compensation équivalent à 23 MDH entre 2020 et 2022. Ce mécanisme consiste à racheter le droit de parcours sur les périmètres de reboisement.

Il y a aussi la différenciation et le développement des espaces selon leur vocation. Il s’agit de développer les espaces forestiers selon leur vocation en encourageant l’investissement privé sur une superficie de 120 000 hectares d’eucalyptus et de pin, avec une identification stricte des obligations sociales des acteurs privés, ainsi que l’aménagement et la valorisation de dix parcs nationaux pour amorcer l’essor d’une filière éco-touristique prospère.

La surveillance revêt une grande importance pour la préservation de nos forêts. Le renforcement et la modernisation du métier de la police forestière sont des mesures essentielles pour assurer la protection des forêts et de leur biodiversité. Cela passe notamment par une séparation claire des métiers techniques forestiers et celui de la police forestière, permettant une meilleure spécialisation et une meilleure efficacité.

De plus, pour améliorer la surveillance des forêts, l’utilisation de technologies modernes telles que les drones est recommandée, en particulier dans les zones difficiles d’accès. Ces mesures ne peuvent toutefois être efficaces sans une coordination optimale entre les différents acteurs impliqués dans la protection des forêts. Dans ce cadre, une collaboration conventionnelle avec le Ministère de l’Intérieur est primordiale pour renforcer la sécurité des forêts et mieux lutter contre les activités illégales telles que la coupe de bois, le défrichement ou la carbonisation illégale. Enfin, la gestion des risques climatiques est cruciale, en particulier à travers la gestion des risques d’incendies (traitement des alertes et suivi de la mobilisation interdépartementale contre les incendies de forêts, mesures de prévision et de prévention, mesures de sensibilisation…) et la gestion de la santé des forêts (augmentation à 1950 du nombre de points de contrôle et de suivi de la santé des forêts, évaluation et élaboration du bilan global de la santé des forêts au Maroc…).

Que peut apporter l’écotourisme à notre patrimoine forestier ?

Dans le cadre de la mise en œuvre de la nouvelle stratégie « Forêts du Maroc 2020-2030 », lancée le 13 février 2020 par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, l’Agence Nationale des Eaux et Forêts vise à valoriser les dix parcs nationaux du Royaume pour en faire des destinations de tourisme durable, en assurant leur mission primordiale qu’est la conservation des ressources naturelles et de la biodiversité.

En effet, cette stratégie vise à asseoir un nouveau modèle de développement de ces parcs nationaux basé sur leurs ressources exceptionnelles et leur fort potentiel de développement local, notamment en matière d’activité d’écotourisme et de valorisation des produits de terroir.

Elle projette de faire de ces espaces protégés une destination phare pour l’écotourisme à travers la création d’une marque « Parc National », le marketing de ses produits et services labellisés, le développement d’une infrastructure adéquate et la création de parcours adaptés aux adeptes de la nature notamment les activités sportives, les circuits découverte, l’observation de la faune, la chasse et la pêche. Le développement de l’écotourisme au sein des forêts et des aires protégées permet aux acteurs locaux de tirer profit des avantages de la conservation de la nature à travers leur participation aux différents maillons de la chaîne de valeur écotouristique notamment en termes d’animation touristique et d’expérience de visite, d’hébergement, de restauration et de transport.

En effet, une attention particulière est accordée lors des montages des produits écotouristiques dont la valeur ajoutée est créée au niveau local et qui nécessitent l’implication et la participation des acteurs depuis la planification jusqu’à la commercialisation. Des bénéfices sont générés de manière directe ou indirecte et permettent, à travers l’écotourisme, de contribuer au financement des activités de conservation et de développement socioéconomique local.

Propos recueillis par Younes Baâmrani

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