Eaux et forêts au Maroc

Interview de Fouad Amraoui

« Aujourd’hui le dessalement de l’eau n’est plus un choix, mais une nécessité »

Interview de Fouad Amraoui, Docteur d’État en Hydrogéologie

Le Maroc a entrepris de grands chantiers pour faire face au stress hydrique. Parmi eux, la construction de stations de dessalement d’eau de mer. Quel en est le principe

et quelles sont les différentes techniques applicables ?
Le Maroc est cité comme un bon élève dans sa gestion passée des ressources en eau, mais aussi pour sa réactivité. Il a réussi à s’adapter à la réduction des apports dans un contexte toujours plus demandeur, pour répondre aux besoins domestiques, agricoles, touristiques et industriels. Le défi d’aujourd’hui est de savoir comment concilier une demande de plus en plus forte avec une ressource très limitée et même en diminution.
Après avoir mobilisé une bonne partie de ses ressources en eau conventionnelles, grâce à la construction d’environ 150 barrages à travers le pays, d’une capacité totale de quelque 18 milliards de m3, et le captage des aquifères superficiels et profonds à hauteur de près de 3 milliards de m3, le Maroc a été contraint d’aller vers les eaux non conventionnelles, autrement dit le dessalement de l’eau de mer et le traitement et la réutilisation des eaux usées traitées. La technique de dessalement de l’eau de mer la plus utilisée mondialement, en raison de ses performances et de sa consommation énergétique relativement modérée, est l’osmose inverse. Elle consiste à faire passer, sous forte pression, de l’eau dont la salinité avoisine les 36 g/l, à travers des membranes fines qui laissent passer l’eau et retiennent les sels minéraux. On obtient ainsi une eau douce qui peut servir pour les usages domestiques.

Quels sont les avantages et opportunités qu’offre le dessalement d’eau de mer pour le Maroc ?
Le Maroc dispose de deux façades maritimes méditerranéenne et atlantique sur 3 500 km. Comme d’autres pays dans le monde, il connaît une tendance à l’urbanisation, notamment dans les villes côtières, dont certaines sont des pôles économiques qui attirent une main-d’œuvre rurale aspirant à de meilleures conditions de vie. Ces villes connaissent donc des dynamiques urbaines très fortes ainsi qu’une demande croissante en eau potable. Or, les sources d’approvisionnement de cette eau commencent à montrer leurs limites, d’où le recours à cette nouvelle ressource pérenne, en l’occurrence l’eau de mer.

Dans certaines régions, telles que les Provinces du Sud, le dessalement de l’eau de mer s’impose comme seule alternative pour la desserte en eau potable. Dans d’autres zones touchées par la pénurie (moins de 500 m3/personne/an), il constitue un appoint nécessaire, en particulier durant la période estivale au cours de laquelle la demande en l’eau est amplifiée.

Aujourd’hui, le dessalement de l’eau n’est plus un choix, mais une nécessité. Il se démocratise en raison des avancées technologiques concernant les procédés de traitement, notamment la performance des membranes qui exigent moins d’énergie qu’auparavant. Le prix de revient diminue, surtout pour les grandes usines offrant une économie d’échelle.

Au Maroc, l’avantage du dessalement est de reployer l’eau des barrages vers les villes intérieures qui souffrent de pénuries, sécuriser relativement la fourniture des périmètres irrigués en eau agricole et développer, par endroits, une agriculture littorale à forte valeur ajoutée.

Le recours au dessalement permet également de valoriser des terres et de dynamiser l’économie de certaines régions à potentiel. Arroser les cultures par l’eau déminéralisée ou dessalée assure de meilleurs rendements agricoles et minimise la salinisation des sols.

Comment faire en sorte pour que le dessalement d’eau de mer soit moins coûteux en énergie ?
Le premier impact négatif significatif du dessalement est la forte consommation en énergie. Si cette dernière est fournie par des combustibles fossiles, cas des centrales thermiques à charbon, elle aura l’inconvénient d’émettre des polluants atmosphériques, en particulier le dioxyde de carbone (CO2), des oxydes de soufre et d’azote et des particules solides. Ceci est en désaccord avec les mesures d’atténuation et d’adaptation préconisées pour lutter contre le réchauffement climatique.

Tous les procédés du dessalement sont énergivores, celui de l’osmose inverse est moins consommateur. De plus en plus, on essaie de se diriger vers le nexus eau-énergie, en combinant le dessalement de l’eau de mer avec la production de l’énergie renouvelable qui, à moyen terme, peut s’avérer très rentable. L’exemple de la station de Dakhla, qui sera adossée à un parc éolien performant, est à ce titre un très bon modèle.

Qu’en est-il de l’impact environnemental de ces usines sachant que l’ONU a lancé une alerte en 2019 à propos du rejet de saumure en partie responsable de la hausse de la température des océans ?

N’importe quel projet d’infrastructure peut avoir des impacts négatifs, qui doivent être minimisés pour une meilleure acceptabilité. Diverses études scientifiques alertent sur les conséquences environnementales des stations de dessalement, en particulier la destruction du fond marin, la diminution de la biomasse planctonique et de la biodiversité marine, ou encore l’augmentation de la salinité et des taux des métaux lourds. Citons également les effets des effluents sur l’écosystème marin, parfois à température élevée et à forte concentration en sel, auxquels s’ajoute la présence de produits chimiques utilisés pour le fonctionnement de la station (produits de nettoyage, coagulants, antitartres…).

Le rejet de saumure dans la mer peut aboutir localement à la formation d’une stratification de couches de plus en plus salées en allant vers le fond, ce qui réduit le brassage de l’eau et conduit à des modifications du milieu local en réduisant au maximum la présence d’oxygène au niveau des fonds marins et en rendant difficile le passage de la lumière. Ceci peut conduire localement à un appauvrissement de la diversité et de l’abondance de la macrofaune benthique.

Au Maroc, ces impacts négatifs sont minimisés sur la façade atlantique, en raison de la présence de forts courants marins, qui peuvent disperser les saumures et les diluer, à condition de mettre en place des émissaires marins de quelques centaines de mètres, à l’image de ce qui a été fait pour les eaux usées prétraitées de certaines villes côtières.

Propos recueillis par Dounia Z. Mseffer

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