Entretien* avec Ahmed Azirar, Directeur de recherche de l’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique (IMIS).
Comment analysez-vous l’évolution des échanges économiques entre le Maroc et la France au cours des dernières années ?
Malgré les remous politiques, les indicateurs sont restés au vert, notamment en ce qui concerne le tourisme, les investissements, le commerce et les transferts. En 2023 les performances étaient appréciables avec notamment plus de 7 milliards d’euros d’exportation de chaque côté. La France reste pour le Maroc le 2emarché en matière de débouchés, avec l’automobile au 1er rang, ainsi que l’un des premiers fournisseurs de blé. En termes de stock, la France reste le 1er investisseur au Maroc avec environ 1000 d’entreprises françaises installées dans le pays. Le Royaume est par ailleurs le 1er investisseur africain en France, le 1erpays du Sud visité par les Français… Beaucoup de superlatifs!
Les pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil, en tant que partenaires commerciaux, peuvent-ils chambouler les rapports avec la France, partenaire historique du Maroc ?
Les relations maroco-françaises sont profondes et basées sur une confiance mutuelle et un engagement total. L’automobile, l’aéronautique, le ferroviaire pour ne citer que ces exemples sont des secteurs où l’engagement français est important, je dirais même unique. Ceci étant, la concurrence est bienvenue. Il y a de la place pour tout le monde. Les Français et les Marocains se connaissent bien et, de plus, la langue facilite les contacts. La nouvelle volonté française d’aller de l’avant avec le Maroc, dans la clarté, le respect mutuel et le renforcement du nearshoring, voire du friendshoring, va booster davantage le partenariat et le travail en commun sur des marchés tiers.
Jusqu’à quel point la dépendance du Maroc vis-à-vis de l’Union européenne (49,6% des approvisionnements commerciaux du Maroc en 2023) sera-t-elle bénéfique pour la consolidation des rapports économiques avec la France ?
L’Europe n’est pas homogène politiquement malgré le marché commun, la monnaie unique et l’accord de Schengen. À ce niveau des relations, la politique compte énormément. Nos diplomates, nos lobbyistes et nos think tanks doivent toujours être présents et vigilants. Par exemple, cette récente décision de la Cour de justice européenne contre des accords de 2019 va à l’encontre de la position de la Commission et du Conseil européens et contre la volonté des grands pays d’Europe. Quand bien même cette décision reste sans impact concret, elle brouille certaines pistes. Néanmoins, le partenariat maroco-européen est stratégique et ne concerne pas que le commerce et la finance, il va au-delà et touche au sécuritaire et au culturel. Nous sommes contraints, de par l’histoire et la proximité géographique, à cultiver un voisinage serein et mutuellement bénéfique.
Quel rôle joue et jouera l’évolution de la politique dans la consolidation de ces rapports ?
À la base tout est une question de politique. La reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur ses Provinces du Sud est un pas dans le bon sens, que va sûrement renforcer la visite du Président Emmanuel Macron au Maroc. Le travail des parlementaires, des universitaires et de la société civile devrait être plus soutenu entre Marocains et Français et au-delà avec les Européens. Les territoires décentralisés se doivent aussi de renouveler leurs agendas et programmes de partenariat.
Quelle lecture pourriez-vous faire des rapports économiques entre les deux pays dans le futur ?
Il existe d’excellentes perspectives de travail commun à venir. Le Maroc gère des chantiers urgents à horizon 2030 dans divers secteurs. Les Régions du Sud accueilleraient bien des investissements français dans les secteurs du tourisme, de la pêche, de l’industrie, de la logistique… De nombreuses opportunités doivent être concrétisées grâce au raccourcissement des chaines de valeurs pour construire une co-souveraineté.
Pour cela, il faut dépasser les calculs d’épicerie ! De plus, les marchés du Sud pourraient bénéficier d’une synergie franco-marocaine dans de multiples domaines. Sans oublier les volets féconds de la recherche, de la technologie et de l’éducation ou encore des énergies atomiques et renouvelables… Quand la politique va, tout peut aller du moment que le gagnant-gagnant est assuré.
Hicham Ait Almouh
* Entretien réalisé mi-octobre 2024
