Les MRE, un levier de développement essentiel pour le Maroc

Marocaines du monde et entrepreneures : ambassadrices du changement ?

Classée 137e sur 148 pays, selon le Global Gender Gap Report 2025, la participation économique des femmes au Maroc est l’une des plus faibles au monde. Devant les disparités criantes sur la question de l’égalité femme homme, le Royaume du Maroc s’est engagé dans une transformation socio-économique profonde. Entre ancrage local et vécu international, comment les entrepreneures marocaines liées à la communauté des MRE peuvent-elles incarner une passerelle vers une nouvelle ère ?

« Aucun pays, aucune société, aucune économie, ni aucune entreprise ne peut relever les défis de l’heure ni mettre en valeur tout son potentiel si les femmes sont mises à l’écart » affirmait Sa Majesté le Roi Mohammed VI à Marrakech en 2018, lors de son discours pour la 2e édition du sommet Women in Africa. Au Maroc, la Constitution de 2011 a consacré l’égalité entre l’homme et la femme en termes de droits et de libertés, puis en 2020 le Nouveau Modèle de Développement (NMD) a apporté une vision que le plan gouvernemental pour l’égalité 2023-2026 s’efforce d’exécuter : doubler le taux d’activité économique des femmes pour atteindre 45 % à l’horizon 2035 (19 % en 2023), atteindre un taux d’emploi féminin de 30 % d’ici 2030 (15,5 % en 2023), doubler la proportion de femmes diplômées de l’enseignement professionnel et créer un environnement favorable à l’autonomisation économique des femmes. Des objectifs très ambitieux, en phase avec les aspirations selon Leïla Doukali, présidente de l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises du Maroc (AFEM), qui « sent frémir ce besoin d’émancipation économique, avec un grand nombre de femmes qui se lancent et créent leur propre projet d’entreprise ».

Promotion de l’égalité des chances, sensibilisation sur l’approche genre, encouragement de l’entrepreneuriat féminin, dans le sillage de la vision d’État, acteurs marocains et partenaires internationaux s’activent : « Khti Lab » est un réseau de soutien et de financement destiné aux entrepreneures (Ministère de l’Industrie et du Commerce et Agence de coopération allemande GIZ) ; « Min Ajliki » renforce la création d’entreprises par des femmes (Coopération belge) ; « We Finance Code » appuie l’accès au financement pour les TPME dirigées par des femmes (Bank Al-Maghrib, la BERD et la Société Financière Internationale) ; « Awarch et Tahfiz » améliore l’accès des femmes entrepreneures aux nouveaux outils financiers ; « She Impulse » (AFEM) ; « Adwa » (Organisation Internationale du Travail)… Pour Mohammed Zouheir El Ansari, conseiller technique au sein de la GIZ, on assiste à « davantage qu’un simple frémissement, les astres sont alignés, certains sujets étaient tabous et maintenant il y a une vraie libération des énergies ».

Malgré cette vague de fond, pour les entrepreneures marocaines les défis restent nombreux. Aux difficultés rencontrées par tout porteur de projet viennent s’ajouter des clichés sexistes qui minent les opportunités et freinent l’expansion des projets. « Être une femme entrepreneure exige une double dose de créativité pour contourner les obstacles », confirme Sarah Nadjar. Née à Marseille elle est venue vivre au Maroc, pays de sa mère, et a lancé son agence Nashta Production. « Lorsque j’ai cherché à établir des partenariats, je me suis heurtée à un manque de confiance en ma capacité à diriger un projet ambitieux ». Même vécu pour Zineb Britel, qui co-fonde la marque de mode Zyne après des études à l’étranger : « Lors d’une réunion, un investisseur m’a demandé pourquoi je ne pensais pas à fonder une famille plutôt qu’une entreprise ». Préjugés sur la maternité comme frein professionnel, crédibilité sans cesse remise en question… avec de tels freins « obtenir un financement est un véritable parcours du combattant, et nous avons dû nous tourner vers nos familles et réseaux personnels », regrette Zineb Britel.

Front commun des Marocaines d’ici et d’ailleurs

De nombreuses Marocaines liées à la diaspora s’illustrent par leur esprit d’entreprise, et leur modèle de réussite vient bousculer les stéréotypes. Avec plus de 3 millions de followers sur Instagram, Nezha Alaoui est sans doute une des figures qui incarnent le mieux cette tendance. Fondatrice depuis 2014 de la marque Mayshad Luxury et de la Fondation du même nom – une organisation non gouvernementale qui agit pour la promotion de l’entrepreneuriat féminin dans le Royaume, combien de Marocaines a-t-elle inspirées ? À travers leurs marques, leurs actions sociales et leurs réseaux, les entrepreneures MRE véhiculent l’image d’un Maroc moderne où les femmes sont pleinement actrices de leur avenir. Des rencontres et des réseaux de mentorat sont organisés pour connecter ces entrepreneures. En Suisse, l’association Damane s’engage pour promouvoir l’entrepreneuriat en soutenant la création d’entreprises innovantes, avec un accent sur les projets portés par des femmes. Et sur le territoire marocain, la CGEM et l’AFD ont organisé en décembre 2023 Meet Her Maroc pour « l’envol entrepreneurial des Marocaines du monde ».

Côté politique, les femmes liées MRE ou ex-MRE sont de plus en plus présentes. Ministre de la Transition énergétique et du Développement durable depuis 2021, Leila Benali a passé l’essentiel de sa carrière à l’étranger, tout comme Amal El Fallah Seghrouchni, Ministre délégué auprès du Chef du Gouvernement chargé de la Transition Numérique et de la Réforme de l’Administration. À l’heure de la reconfiguration des liens entre le Maroc et le reste du monde, le Royaume déploie une diplomatie économique au féminin, et promeut une image moderne, inclusive et innovante.

Côté économique, depuis l’adoption de la loi 19.20 en juillet 2021, fixant des quotas (30 % de femmes dans les conseils d’administration dès 2024, 40 % en 2027), le Maroc enregistre une augmentation de la présence féminine dans les instances dirigeantes. Si la mixité progresse, le plafond de verre reste encore en vigueur lorsqu’il s’agit de passer des comités de direction vers les postes de direction générale. Publié en 2023 par la GIZ, le livre Nissae’ Tech met en valeur des Marocaines brillantes et passionnées par le secteur des NTIC. Une démonstration par l’exemple à l’encontre du stéréotype selon lequel les femmes ne seraient pas faites pour les formations scientifiques et les métiers d’avenir. Entre les pages, on croise Badra Hamdaoua : après plusieurs postes à Paris et une expérience entrepreneuriale à Casablanca, elle est devenue directrice générale de Dell Maroc puis de Capgemini Maroc. On croise aussi Hanae Bezad (voir interview p.39) : rentrée au Maroc après une expérience à l’étranger, elle lance Douar Tech pour promouvoir l’émancipation des femmes via des formations intensives à l’entrepreneuriat innovant et aux technologies. Elle est ensuite devenue ambassadrice pour Women of MENA in Technology.

David Le Doaré

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