Les MRE, un levier de développement essentiel pour le Maroc

Entrepreneuriat MRE : comment passer la deuxième vitesse ?

Le Maroc a toujours vu en ses ressortissants implantés à l’étranger non pas uniquement une source de devises, mais un véritable levier de développement. Afin d’attirer les compétences et les investissements productifs, le pays a adopté différentes mesures, avec un succès nuancé. Le Royaume souhaite aujourd’hui relancer la dynamique dans une période où il a plus que jamais besoin de l’investissement privé.

Le 6 novembre 2024, à l’occasion du 49e anniversaire de la Marche Verte, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a annoncé « une nouvelle transformation dans le mode de gestion des affaires de la communauté marocaine à l’étranger ». Une étape décisive ? En tout cas, une restructuration majeure de la gouvernance des institutions pour « prévenir le chevauchement de leurs attributions respectives et l’éparpillement des intervenants » et permettre « d’ouvrir de nouvelles perspectives aux membres… désireux d’investir dans leur pays. » Concrètement, le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Étranger (CCME) sera réformé, et une nouvelle Fondation Mohammedia des Marocains résidant à l’étranger verra le jour pour élaborer et coordonner une Stratégie nationale dédiée aux MRE. Plus que jamais, libérer la voie aux investisseurs est une priorité d’État.

Campagne de séduction

Depuis le début du 21e siècle, les investissements directs étrangers (IDE) au Maroc varient entre 1 et 3,5 MUSD (1,6 MUSD en 2024), plaçant le Maroc aux portes du top 10 (13e) des pays africains destinataires d’IDE, derrière le Sénégal (2,6 MUSD), l’Afrique du Sud (2,5 MUSD) ou encore la Côte d’Ivoire (3,8 MUSD).

Aujourd’hui, le gouvernement est déterminé à mettre les petits plats dans les grands afin de promouvoir le Maroc. Pour passer à la vitesse supérieure, l’Agence Marocaine de Développement des Investissements et des Exportations (AMDIE) a lancé en 2021 la tournée internationale « Morocco Now » qui a fait escale en Inde en 2021, en Corée du Sud en 2022, ainsi qu’aux États-Unis et au Japon en 2024, aux Pays-Bas et en Belgique en 2025… Les délégations marocaines enchaînent déplacements et manœuvres de séduction pour attirer les investisseurs, qu’ils soient ou non marocains. Ces derniers bénéficient toute de même d’une attention particulière : « Nous sommes en contact permanent avec des milliers d’investisseurs marocains résidant à l’étranger, dans plus de 20 pays, couvrant plusieurs secteurs économiques prometteurs » expliquait en 2024 à la Chambre des représentants Karim Zidane, Ministre délégué auprès du Chef du gouvernement, chargé de l’investissement, de la convergence et de l’évaluation des politiques publiques (MICEPP). « Le Maroc a tellement changé que communiquer avec des sites web ne suffit pas, il faut du présentiel et des rencontres régulières pour acculturer les investisseurs potentiels » explique Lamiae Benmakhlouf, Directrice Générale du Technopark. Stratégie nationale, tournée internationale, à l’élan donné par l’État font écho des initiatives de la société civile. Aux côtés des vétérans — le Club des Investisseurs marocains de l’Étranger (depuis 1990) et Maroc Entrepreneurs (depuis 1999), de nouveaux acteurs font une entrée remarquée, à l’image de la Fondation des Trophées des Marocains du Monde (FTMM). Créée en 2017, elle organise des rencontres économiques dans les principaux pays d’accueil de la communauté marocaine à l’étranger (France, Belgique, Espagne, Allemagne et Royaume-Uni). Son dernier fait d’armes ? En mai 2025 elle a produit à Marrakech le premier Forum Économique des Marocains du Monde (FEMM) pour réunir tous les acteurs de l’entrepreneuriat porté par les MRE.

n 2011, la nouvelle Constitution leur consacre « des droits de pleine citoyenneté, y compris le droit de vote et d’éligibilité ». Et en 2013, la plateforme MAGHRIBCOM est lancée pour jouer le rôle de passerelle entre institutions et diaspora, faire circuler l’information et faciliter les échanges autour des opportunités d’affaires, d’investissement ou d’emploi.

Si les initiatives en faveur de l’investissement productif des MRE sont nombreuses, leurs résultats sont toutefois inégaux. Activé, désactivé, réformé à plusieurs reprises, le fonds MDM Invest semble ne pas avoir atteint tous ses objectifs. « Depuis la création du fonds MDM Invest, en 2002, jusqu’en 2022, seulement 48 projets ont été soutenus, ce qui reflète clairement la limitation de son impact par rapport aux énormes capacités d’investissement de la diaspora », d’après le rapport de l’Observatoire e l’action gouvernementale. À titre de comparaison, entre 2009 et 2013 le projet Face Maroc financé par l’Union européenne aurait fait éclore 236 entreprises et 844 emplois directs, pour 85 millions de dirhams d’investissement. Quid du FINCOME ? Toujours actif à ce jour, son volet scientifique a permis d’organiser des centaines de missions d’expertise de scientifiques MRE dans les universités ou entreprises marocaines. Quant à la plateforme MAGHRIBCOM, actualisée en 2021, au moment de rédiger ce dossier elle était inaccessible. Enfin, le vote à distance des MRE n’a pas été déployé ; pour faire entendre leur voix, ils doivent recourir à une procuration ou voter directement au Maroc.

Des défis persistants

Une enquête du HCP sur la migration internationale parue en 2020 interrogeait des MRE sur les raisons pour lesquelles ils n’avaient pas souhaité investir au Maroc : « l’insuffisance de capital (38,9 %), des procédures administratives compliquées (14 %), le faible appui financier ou le manque d’incitations fiscales (8,6 %), la corruption et le favoritisme (7,5 %) et leur faible expérience et formation (5,5 %) ». Pour Amine Saad, fondateur du FEMM (voir interview p.32) : « Il y a deux grands défis : le financement et la lourdeur administrative ». Pour réaliser leurs démarches, de nombreux Marocains entrepreneurs du monde (MeM) sont contraints d’effectuer des déplacements fréquents, ce qui mobilise temps, ressources, et peut conduire à un report voire à un désengagement définitif des projets.

Côté financement, les banques peuvent aussi se montrer réticentes à accorder des prêts lorsque les porteurs de projet n’ont pas encore d’historique bancaire local par exemple. De plus, « On manque cruellement de communication ! » souligne Amine Saad. Sans dispositif d’information actualisé porté par les ambassades et les consulats établis à l’étranger, certaines initiatives censées faciliter la tâche des MeM sont lancées sans que les premiers concernés ne soient au courant. Alors que l’information économique sur le Maroc foisonne en ligne, nombreux sont ceux qui estiment que les données vraiment utiles ne circulent que par les réseaux personnels — amis, proches, relations.

Entre l’abondance des contenus disponibles et la confiance qu’on leur accorde, le fossé est réel. Dans l’ensemble, le rapport de l’Observatoire de l’action gouvernementale de 2024 évoque pêle-mêle : « la complexité des démarches administratives et la faiblesse de la digitalisation »« la faiblesse des mécanismes de financement et de soutien »« l’absence d’une banque de projet dédiée »« l’absence de représentations économiques dans les pays d’accueil » ou encore « le manque d’incitations fiscales » pour expliquer la très faible implication des MRE dans l’investissement productif au Maroc.

Au fil du temps, la coexistence de multiples programmes et acteurs a engendré redondances, chevauchements de compétences et flou dans la répartition des rôles. Faute d’interlocuteur unique, la lisibilité des actions a été altérée et les ressources dispersées. Le paysage institutionnel, ajoute le rapport, a besoin « d’une vision stratégique globale et intégrée (…) d’un plan clair définissant les secteurs économiques prioritaires (…) et d’une carte d’investissement détaillant les opportunités dans les régions ». D’où la réforme du cadre institutionnel.

C’est ainsi que le Ministère de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des Politiques Publiques (MICEPP) a été créé en 2022. Au niveau national, l’AMDIE placée sous la tutelle du MICEPP pilote la stratégie et, depuis mai 2023, les Centres Régionaux d’Investissement (CRI) relèvent désormais du Chef du gouvernement. Ce nouveau dispositif, inscrit dans la feuille de route pour l’amélioration de l’environnement des affaires 2023-2026, doit permettre de bâtir un cadre de gouvernance plus inclusif.

Depuis sa nomination au MICEPP en 2024, Karim Zidane a également annoncé une plateforme numérique multilingue et une cellule « pour faire office de trait d’union entre les investisseurs marocains du monde et les CRI ». Et, à l’avenir, ce sera la mission de la Fondation Mohammedia des Marocains résidant à l’étranger de rendre le territoire fertile aux investissements des MeM.

Une période charnière pour les investissements

« Aujourd’hui le Maroc est convoité, et il représente une destination crédible pour les investisseurs » se félicite Karim Amor, entrepreneur et président de la 13e région des MeM de la CGEM. Depuis la nouvelle charte de l’investissement en 2023, jusqu’à la simplification des démarches de création d’entreprises, de numérisation des procédures commerciales et administratives, ou encore l’accès au financement, le Gouvernement a mis en œuvre tout un éventail d’interventions pour développer le secteur privé. Dans le rapport « Business Ready » de la Banque mondiale publié en 2024, le climat des affaires au Maroc est classé en troisième position sur les quinze pays africains évalués. « Depuis dix ans, le paradigme a beaucoup bougé ! Avec le développement économique endogène du pays, via les infrastructures et les métiers connexes, les grands métiers mondiaux, ou encore le prolongement sur la profondeur africaine en tant que marché naturel », peut-on lire dans le rapport.

Même son de cloche du côté d’Amine Saad : « Le Maroc a fait d’énormes progrès pour être attractif, auprès des MRE comme de l’ensemble des investisseurs étrangers. Aujourd’hui créer une entreprise en une semaine ou dix jours c’est faisable, il y a quinze ans c’était inimaginable ! ». Les projets d’infrastructures d’envergure ont aussi fortement changé la perception des MRE sur les opportunités dans des régions historiquement enclavées. La répartition territoriale des IDE et des initiatives entrepreneuriales ne se limite plus aux grandes villes, contribuant à une croissance économique plus inclusive. Plusieurs régions se redécouvrent connectées, via leur littoral et leurs ports, comme Tanger-Tétouan, Agadir et l’Oriental Nord. Une aubaine pour des MRE fortement motivés à réinvestir dans leur région d’origine, tant pour leur confiance dans les réseaux locaux que leur connaissance du terrain (voir article p.28).

Qui sont les « Marocains Entrepreneurs du Monde » ?

Les profils et les motivations des MeM sont très variés et semblent évoluer en fonction des générations. Parue en 2009, l’Étude sur la contribution des Marocains Résidant à l’Étranger au développement économique et social du Maroc rédigée par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) faisait état d’idées préconçues sur le profil type du MRE entrepreneur : il « ne prend pas de risques, ne s’intéresse qu’aux placements sûrs, n’a pas de mentalité industrielle, ne veut pas s’associer pour ne pas aliéner sa liberté de décision et ne veut pas s’endetter (vieille mentalité paysanne fortement ancrée) ». Au-delà des stéréotypes, dans un article publié dans Conjoncture en 2022, Michel Peraldi, directeur de recherche au CNRS, expliquait comment au fil des générations le rapport des MRE à l’investissement au pays a profondément évolué. Pour la première génération, l’attachement à la terre natale prédominait et les fonds envoyés allaient aux familles dans une logique de maintien des liens. Pour la seconde, l’investissement s’est tourné vers des projets associatifs ou communautaires, notamment dans les villages d’origine. Pour la troisième génération, qualifiée comme celle des « promoteurs immobiliers », le Maroc était une terre de repli où investir dans des projets à visée patrimoniale, contribuant à l’essor urbain de villes et à la transformation de zones rurales.

Aujourd’hui, une quatrième génération d’investisseurs émerge, portée par une logique plus capitaliste et entrepreneuriale. Ces nouveaux profils misent sur des projets individuels porteurs d’innovation et parfois à forte valeur ajoutée. Une évolution corrélée à un autre phénomène majeur, l’immigration est devenue circulaire : de plus en plus de MRE choisissent de rentrer au Maroc, après 5, 10 ou 15 ans passés à l’étranger, diplôme et expérience professionnelle acquis, pour s’y installer et entreprendre. Certains effectuent des va-et-vient entre pays d’origine et pays d’accueil, nouveaux entrepreneurs transnationaux. Les success-stories sont nombreuses, comme Youssef Chraibi, diplômé de HEC Paris et qui crée Outsourcia en 2003, ou Hassan Aanbar fondateur de Bright Leads Media en 2014. Selon Karim Amor, les MeM « ont une caractéristique commune que j’observe régulièrement : ils sont aiguisés, car ils viennent d’un environnement [États-Unis, France] dans lequel ils étaient entourés d’entrepreneurs et d’entreprises qui ne font pas de quartier ». Les MeM injectent un savoir-faire précieux dans l’économie nationale. Compétences en gestion, marketing, développement de produits, ils introduisent aussi sur le marché marocain des idées, des technologies et des pratiques nouvelles, contribuant à renforcer et diversifier l’écosystème entrepreneurial local. À la CGEM, les statuts ont été modifiés afin d’accueillir les MeM. « Partant du principe qu’eux seuls savent de quelle manière ils voudraient atterrir au Maroc, la destinée des MRE est gérée à travers eux de façon co-construite » explique Karim Amor. Un modèle à suivre pour les autres institutions ? C’est ce que préconise le Rapport de l’Observatoire de l’action gouvernementale sorti en 2024 sur la question des Marocains résidant à l’étranger : « Il est impératif pour le gouvernement d’adopter une approche participative globale », fondée « sur le principe de consultation et de dialogue continu avec les représentants et experts des MRE ». Et de suggérer la mise en œuvre du droit de vote et d’éligibilité, et des sièges attribués au sein du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Donc un rééquilibrage entre la contribution économique espérée et la place politique accordée.

David Le Doaré

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