Interview de Amine Saad, Président de la Fondation Trophées Marocains du Monde
Êtes-vous un marocain du monde (MdM) ?
Oui et non. C’est vrai que des gens me disent que je suis un ex-MRE. Pour moi, on dit de quelqu’un qu’il est MdM s’il réside toujours là-bas à l’étranger. Une fois qu’il rentre au Maroc, il ne fait plus partie de cette communauté. En ce qui me concerne, j’ai vécu une partie de ma vie en France, j’ai été journaliste pendant 25 ans au sein de médias français, puis j’ai fait le tour dans la presse marocaine. Avec le temps, je me suis spécialisé dans les questions migratoires et sur une niche bien particulière : l’immigration marocaine, avec un positionnement culturel, économique et sociétal.
Où en êtes-vous de vos projets ?
En 2017, nous avons créé la Fondation des Trophées des Marocains du Monde (TMM), et avons organisé la 1re édition des TMM, pour célébrer des parcours inspirants au sein de la diaspora. Cette année, la 7e édition s’est tenue à Marrakech. De plus, à partir de 2022 nous avons commencé à organiser des Rencontres Économiques dans les pays de résidence des MdM. Ainsi, en 2024, nous avons fait escale à Bruxelles, Londres, Madrid… et, ce mois de juin, nous étions à Bordeaux pour notre 9e escale. Enfin, en 2025, nous avons lancé le Forum Économique des Marocains du Monde (FEMM) pour réunir des investisseurs, experts financiers et entrepreneurs issus de la diaspora.
Considérez-vous comme un « super VRP » pour l’investissement productif au Maroc ?
Tous les gens de l’AMDIE, des ministères et des banques font de l’excellent travail. Nous sommes une association de droit public qui participe à cette mouvance et nous faisons notre part du travail. Les MdM manquent parfois de repères, mais ils veulent investir au Maroc. Nous voulions accompagner cette mouvance, nous avons donc décidé de nous déplacer jusqu’à eux afin d’aller les rencontrer en compagnie de représentants institutionnels. Cela n’est pas toujours facile, il y a toujours des entraves à l’organisation événementielle, mais on découvre sans cesse de nouvelles choses, et c’est passionnant d’être au service de la communauté.
Dans une interview donnée à la MAP en avril 2022, vous constatiez « le début d’une nouvelle ère en matière de traitement réservé aux MRE ». Où en est-on trois ans plus tard ?
Par définition, un entrepreneur en demande toujours plus et, s’il devient satisfait, ce n’est plus vraiment un entrepreneur. Depuis 2022, il y a eu des améliorations très claires : un meilleur climat des affaires, plus de transparence, la facilitation des mécanismes de financement… En fait, en dix ans le Maroc a fait d’énormes progrès pour être attractif aussi bien auprès des MRE que de l’ensemble des investisseurs étrangers. Un bon exemple, c’est la digitalisation : aujourd’hui, créer une entreprise en une semaine ou dix jours, c’est faisable, tandis qu’il y a encore quinze ans cela était inimaginable. De plus, nous avons maintenant des guichets uniques, des financements accessibles partout, des produits bancaires adaptés pour différents secteurs et des interlocuteurs fiables dans les institutions. Dans l’ensemble, il y a une nette amélioration et, du côté de ce qui reste à améliorer, il s’agit surtout de la rapidité dans le traitement des dossiers et de l’accès au financement. Pour l’instant, quand on vient avec un dossier, il ne faut pas espérer obtenir un feu vert au bout de trois mois. C’est plus long.
Quels sont les principaux obstacles rencontrés par les MdM qui souhaitent investir au Maroc ?
On mentionne souvent le choc culturel. Moi je ne pense pas que ce soit un choc, mais plutôt une perte de repères. Où que l’on vive, il y a une évolution constante de la langue, des comportements, des codes sociaux. Mais c’est aussi cela la force de l’entrepreneur : il s’adapte. Il faut juste du temps. En fait, à mes yeux, il y a deux grands défis : d’abord le financement. Toutes les grandes banques marocaines ont des dispositifs dédiés aux MRE — financement, investissement, produits spécifiques — et il faut qu’elles s’engagent encore beaucoup plus, notamment pour les TPME. D’où l’intérêt d’encourager très fortement la mobilisation d’une partie des transferts de devises (117 milliards de dirhams en 2024) vers des projets productifs comme les entreprises ou les startups. Deuxième point, qui concerne tous les investisseurs au Maroc, c’est la lourdeur administrative. Et même s’il y a eu beaucoup d’améliorations, on manque cruellement d’information. L’État et les institutions ne prennent pas assez la parole pour communiquer sur leurs actions. Voici un exemple très simple : c’est seulement après plusieurs années que j’ai découvert qu’il existait un site internet gouvernemental permettant de demander des extraits de naissance en ligne ! Le site existe depuis 4 ou 5 ans, mais trop peu de gens sont au courant. Il faudrait les informer et les sensibiliser en lançant des campagnes à la télévision et sur les réseaux sociaux.
France, Belgique, Pays-Bas, Grande-Bretagne, Espagne et USA… Qui sont les Marocains du monde ?
Je dis toujours qu’il n’y a pas un, mais des MdM. On parle souvent des Européens d’origine marocaine, mais il faut être clair : quelqu’un qui est né en Europe a une double culture, c’est un Européen d’origine marocaine, oui, mais un Européen avant tout. Ensuite, un Français ne ressemble pas à un Allemand, un Irlandais ou un Espagnol. Par exemple, lorsque je fixe un rendez-vous avec un MdM à 9 h de Londres, c’est 9 h pile. En Espagne, en Italie, ou même au Canada, c’est plus élastique et 9 h ça va jusqu’à 10 h. Le rapport au temps est une notion centrale, même si ce sont de petites différences, elles comptent. Et quand on veut investir au Maroc, il faut éviter de comparer tout le temps avec les États-Unis ou l’Europe. Pour un entrepreneur, il est crucial de prendre le temps de connaitre son environnement : les codes, les habitudes, les jours fériés, le mois où l’activité est ralentie… Le rapport à la disponibilité, c’est quelque chose qu’il faut comprendre avant d’agir.
Pourriez-vous partager avec nous des exemples inspirants d’entrepreneurs MRE ayant réussi au Maroc ?
Tellement d’exemples me viennent à l’esprit… Le dernier en date, c’est Mostapha Lassik, lauréat de la 7e édition des Trophées marocains du Monde dans la catégorie « Entreprise ». Il est directeur général d’une entreprise énorme en France (NDLR, MipihSIB), et il va s’implanter au Maroc en septembre. Le groupe qu’il dirige a signé un contrat avec la Fondation Mohammed VI, pour digitaliser les hôpitaux et les CHU au Maroc. C’est un enfant du pays, fils d’immigrés, et après une longue expérience, notamment en tant que directeur d’hôpital, il revient avec son expertise et son savoir-faire et signe aujourd’hui avec l’une des plus grandes fondations du pays. Ce genre de parcours doit être célébré, comme dans les pays anglo-saxons où c’est systématiquement le cas. On doit apprendre à reconnaître le travail, à applaudir ceux qui réussissent, pour qu’ils deviennent des modèles pour les jeunes.
À quoi rêvez-vous pour le futur ?
Avec cette première édition du FEMM, je ne suis pas dans une logique de « one shot ». Il faut s’installer dans la durée, laisser des traces, et ce n’est pas simple. Un autre domaine qui m’inspire beaucoup d’espoir c’est la technologie. Grâce à elle, les pays en voie de développement peuvent rattraper leur retard. Il faut oser aller de l’avant, ne pas tout miser sur l’écrit et permettre aux gens de parler en arabe et en darija. Enfin, il y a d’autres défis à relever, d’autres enjeux, comme celui de la culture : on manque de salles pour le cinéma d’auteur, pour les courts-métrages, il nous faudrait aussi davantage de galeristes, de maisons d’édition… Il existe un besoin réel à ce niveau, il est donc important d’encourager et d’attirer les investisseurs dans ce domaine. Et, avant tout, il est nécessaire de mener une vraie structuration juridique pour ce secteur.
Propos recueillis par David Le Doaré
