En 2025, le Maroc s’est classé à la 88e position des pays présentant les écosystèmes les plus favorables pour les startups, selon la plateforme mondiale de recherche StartupBlink. Sur le continent africain, le Royaume est 9e derrière des pays comme l’Afrique du Sud, le Kenya et l’Égypte. D’après StartupBlink, « L’écosystème marocain offre une base stable et abordable aux entrepreneurs désireux de pénétrer le marché nord-africain. Avec une population jeune et technophile et une connectivité numérique croissante, le pays est en passe de devenir un centre d’innovation important dans la région ». Une tendance qui n’a pas échappé aux startupers MRE, de plus en plus en nombreux.
Au niveau local, trois villes marocaines se positionnent dans le top 1 000 : Casablanca (317e) concentre l’essentiel des activités Tech, suivie loin derrière par Rabat (811e) et Agadir (968e).
Effervescence et success-stories dans le monde entrepreneurial
En 2024, la stratégie Digital Morocco 2030 est venue définir l’ambition du Maroc dans le domaine du numérique, avec en ligne de mire la digitalisation des services publics, la promotion du digital export et bien sûr, le soutien aux startups. Pour ces dernières, le but d’ici cinq ans est d’arriver à 3 000 startups — dont plusieurs gazelles* et au moins une licorne** — et 7 milliards de dirhams de levée de fonds. Les grandes manœuvres sont en cours, avec deux événements majeurs rien qu’au second trimestre de cette année. En avril, la 3e édition du GITEX Africa aurait réuni à Marrakech près de 45 000 visiteurs, 1 500 exposants et plusieurs centaines de startups et d’investisseurs. À cette occasion, le Ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’Administration (MTNRA) et l’Agence de Développement du Digital (ADD) avaient lancé Morocco 200, un appel à candidature pour soutenir 200 startups marocaines, faciliter leur mise à l’échelle internationale et leur proposer de participer au « plus grand concours de pitchs de startups au monde » : le Supernova Challenge.
Puis, en mai, la 2e édition du DeepTech Summit s’est tenue sur le campus de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Benguerir, accueillant encore une fois des centaines de startups sous le thème « Redéfinir le progrès : comment l’intelligence artificielle transforme l’innovation DeepTech ». Un second événement qui a rassemblé plusieurs milliers de participants marocains, MRE et étrangers, confortant la place du Royaume comme hub technologique émergent. À Marrakech, le grand prix de 50 000 USD du Supernova Challenge Gitex Africa 2025 a été remporté par les Marocains de chez DeepLeaf, plateforme d’IA de détection des maladies, parasites et carences en nutriments des cultures. Et à Benguerir, c’est la startup franco-marocaine Sand to Green qui s’est distinguée pour la régénération des terres arides. Sur la base d’innovations techniques, des équipes transforment divers secteurs grâce à des solutions créatives et adaptées aux réalités locales. C’est donc dans un paysage entrepreneurial en pleine effervescence que les startups marocaines gagnent du terrain et s’imposent progressivement comme des acteurs crédibles au niveau régional.
Malgré ces structures, l’écosystème reste confronté à des freins sérieux, souligne toutefois le rapport « 2024 Morocco Startup Ecosystem » publié par UM6P Ventures. À commencer par un accès limité aux financements locaux de type capital-risque et une forte concentration sur les financements dits précoces. Faute de tickets compris entre 5 et 10 millions USD dédiés aux phases de croissance intermédiaires, comment « scaler » (monter les échelons) ? Pour évoluer, les startups marocaines n’ont d’autre choix que l’international, avec les limites que cela suppose. En Afrique par exemple, les investisseurs locaux sont friands des modèles rentables en trois clics (e-commerce, fintech, livraison express) : en 2023, plus de la moitié des investissements continentaux sont allés à des startups fintech, et la deeptech s’est contentée de miettes. Comment attirer les investisseurs mondiaux ? Le Maroc est encore sous les radars. Karim Amor, Président de la 13e région MeM de la CGEM, s’exprime sur le sujet. Selon lui, « On a des atouts, des talents, une monnaie stable… et pourtant l’Égypte attire 20 fois plus de capital-risque que nous ». Un cadre plus incitatif, une communication ciblée et des événements dédiés aux Venture Capital (VC) mondiaux pourraient faire basculer la dynamique. « Il faudrait mettre sur pied une grande campagne pour attirer les encourager à venir. On y réfléchit avec l’Association Marocaine des Investisseurs en Capital, si j’avais une baguette magique, j’alignerais toutes les parties prenantes pour faire du Maroc un pays attractif pour le VC et les family office (sociétés offrant des services pour familles fortunées) ».
La Directrice Générale du Technopark, Lamiae Benmakhlouf, est aux premières loges pour observer les secteurs d’activités où émergent de jeunes pousses prometteuses : « Agritech et Fintech sont parmi les plus dynamiques. Beaucoup travaillent aussi avec des clients internationaux, dans le placement de talents, le “matchmaking” et l’“onboarding”. Il y a aussi le créneau des industries 4.0, avec des plateformes logistiques comme Cloudfret. Chaque jour de nouvelles opportunités apparaissent comme la sportech, pour identifier les joueurs à potentiel et mesurer la performance d’une équipe de foot ».
Au-delà de ce classement indicatif, d’autres startups ont franchi des caps symboliques : Chari, une application de commerce électronique et de fintech destinée aux détaillants traditionnels d’Afrique francophone, a déjà levé près de 30 millions USD et atteint une valorisation de 100 millions USD. Terraa, acteur de la foodtech, a quant à lui levé 1,5 million USD en pré-seed (capital amorçage) en 2023, un record. Les investisseurs ne s’y trompent pas et témoignent d’un intérêt croissant pour les startups marocaines : DabaDoc pour la santé digitale a été rachetée par Orange et AXA Assurance Maroc (2021), WaystoCap dans le e-commerce par l’égyptien MaxAB (2021), ou encore de Kifal Auto par la startup automobile nigériane Autochek (2022).
Financements internationaux et double culture MRE
Selon le « 2024 Morocco Startup Ecosystem Report » publié par UM6P Ventures, les startups marocaines ont levé l’an dernier près de 95 millions USD (33 millions USD en 2023) à travers 40 opérations. Branche d’investissement de l’Université, UM6P Ventures gère les fonds Digital Transformation Startup et Deeptech Ventures, dédiés aux projets en phase de préamorçage et d’amorçage, surtout dans l’agriculture, la chimie, les technologies vertes et les technologies de la santé. Autre fonds, Innov Invest a été mis en place en 2017 par Tamwilcom à l’initiative du Ministère de l’Économie et des Finances, avec pour mission d’améliorer l’accès au financement. Depuis sa création, il déclare avoir soutenu près de 470 startups avec une attention particulière portée aux projets à fort impact.
Quant au Maroc Numeric Fund, créé en 2010 et doté de 100 millions USD, après une première étape ayant permis de financer 17 startups technologiques marocaines, en 2018 il est devenu le Maroc Numeric Fund II, un fonds ayant pour spécificité d’inclure les startups fondées hors du Maroc par des MRE.
Autre défi qui entrave la croissance de l’écosystème marocain des startups, la mobilisation du capital humain. Trouver des compétences adaptées aux besoins techniques et managériaux est une gageure. Si des écoles telles que 1337 et YouCode forment la prochaine génération, et malgré la startup mania qui gagne les villes du Royaume, les mentalités ont encore besoin d’évoluer. « On est parfois pris entre deux univers polarisés » observe Ayoub Koutar, entrepreneur MRE cofondateur de Wanaut, qui propose des solutions intégrées aux créateurs d’expériences et organisateurs d’événements. « Au Maroc, d’un côté, on se croirait à la Silicon Valley, avec des milieux dynamiques où la valeur prime sur tout, et de l’autre, pour remporter des marchés il faut parfois entrer en campagne électorale ! C’est ainsi qu’un produit performant peut échouer devant un moins bon, parce que : “tu comprends, lui c’est mon pote” ». En interne, même challenge pour installer une culture du « measurement » (de l’évaluation), qui implique d’exposer son travail en continu, et des organisations agiles capables de se réinventer tous les six mois en fonction des circonstances.
Des MRE catalyseurs de changement
« Il y a beaucoup de startups fondées par des MRE qui viennent “disrupter” nos paradigmes locaux » observe Karim Amor. Dans la dynamique d’innovation que connait actuellement le Maroc, les startups créées ou co-créées par des MRE jouent un rôle unique. Que ce soit par leur connaissance des standards internationaux, leurs réseaux ou leurs compétences, ils agissent comme des leviers de transformation. Exemple récent, en 2025, après des années de plaidoyer, la fintech marocaine a franchi une étape : connecter le crowdfunding avec l’écosystème bancaire. Un projet d’intégration technique conforme aux pratiques mondiales (très) fortement poussé par la startup Kiwi Collecte et qui a demandé quatre années de persévérance. En faisant évoluer le cadre réglementaire aux côtés de Bank Al-Maghrib, non seulement Kiwi Collecte est devenue la première plateforme de crowdfunding réglementée, mais elle a ouvert la voie pour d’autres acteurs de la fintech et favoriser une intégration harmonieuse de la technologie au service du développement national.
Alors, à quand des startupers venus d’ailleurs pour travailler l’accès limité aux devises et aux moyens de paiement innovants ? « C’est devenu notre cible d’avoir ces startups de la diaspora, même installée à l’étranger avec une antenne ici » précise Lamiae Benmakhlouf, et chaque année, le Technopark au Maroc enregistre près de 160 nouvelles entrées, dont environ 20 % de startups portées par des MRE. « Les opportunités business au Maroc et en Afrique dépassent de loin ce qu’il y a pour elles ailleurs, et parfois elles arrivent avec des années d’expérience et des solutions innovantes très bénéfiques ».
* Startup réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 5 millions USD et une croissance de 10 % à 20 % sur 3 ans.
** Startup valorisée à plus d’un milliard USD
David Le Doaré
