Football : le Maroc est-il prêt à accueillir la Coupe du monde ?

Interview* de Nasser Larguet

Directeur technique national de la Fédération d’Arabie saoudite de Football, Ex-Directeur technique national de la Fédération Royale Marocaine de Football, Ex-Directeur général de l’Académie Mohammed VI de Football

« Le football marocain est un modèle en Afrique et dans le monde arabe »

Quel regard portez-vous sur l’évolution du football au Maroc durant les dernières décennies ?

Le football marocain a réalisé un bond énorme depuis 15 ans. Et tout cela s’est fait de façon très organisée. Ainsi, en 2007, nous avons démarré par un projet très structurant, avec la construction de l’Académie Mohammed VI de Football. Cela correspondait à la vision de Sa Majesté, qui voulait absolument remettre la formation au goût du jour. Il avait compris qu’on ne pouvait pas réussir quelque chose de grand sans des ressources humaines et des infrastructures de qualité. Nous avons ainsi lancé une académie de très haut niveau, susceptible de « booster » le football national.

Quelles ont été les étapes clés de ce projet, qui forme aujourd’hui des joueurs de rang international ?

Nous avons travaillé sur un projet de standard international, avec les infrastructures nécessaires et le recrutement d’un personnel très qualifié à tous les niveaux : administration, logistique, scolarité, entraînements… Cela nous a permis de placer la formation à un haut niveau. Tout n’a pas été simple, mais, avec le Président Mounir Majidi, nous étions persuadés que cela allait fonctionner et donner des fruits dans les années suivantes. Les premiers pensionnaires de l’académie sont arrivés entre 2009 et 2010. Ensuite, les résultats ne se sont pas fait attendre, puisque dès 2012 nous avons commencé à avoir des joueurs internationaux dans les équipes de jeunes. Et dix ans plus tard, nous avions donc 4 joueurs issus de l’académie à la Coupe du monde de football au Qatar (Youssef En-Nesyri, Nayef Aguerd, Ahmed Reda Tagnaouti et Azzedine Ounahi, NDLR). Tout cela a finalement été très vite.

Après avoir été Directeur général de l’académie, vous êtes devenu Directeur technique national (DTN) : qu’est-ce que cela vous a permis de faire ?

En effet, j’ai été nommé DTN en 2014, alors que Fouzi Lekjaa avait élu nouveau Président de la fédération. Avec Jean-Pierre Morlans (ancien DTN de la Fédération Française de Football puis de la Fédération Royale Marocaine de Football, NDLR), nous lui avons proposé un projet de structuration de la direction technique nationale autour de quatre grands axes : l’infrastructure,

la pratique du football à tous les âges (dès 7 ou 8 ans pour les garçons et les filles), la formation des cadres (avec notamment la mise en place de la « licence pro CAF ») et, enfin, la possibilité de construire des équipes nationales capables d’aller prendre part à des compétitions internationales afin de donner davantage d’expérience à nos joueurs.

Le Président de la fédération a compris très rapidement ces enjeux et nous avons construit plus de cent terrains pour le monde amateur. Nous avons également rénové le centre technique national et construit plusieurs centres fédéraux destinés aux jeunes garçons et filles de 13 à 16 ans, notamment à Béni Mellal et Saïdia. Avec l’Académie, tout cela a posé les bases pour développer rapidement le football au Maroc.

Le parcours exceptionnel du Maroc en Coupe du monde est venu éclairer ce travail, mais quels sont les autres résultats obtenus ?
Cela faisait longtemps que l’équipe nationale n’avait pas été composée par autant de joueurs formés au Maroc. C’est aussi la réussite des clubs, qui sont revenus à la formation et qui multiplient les performances sur la scène continentale. On peut citer l’exemple du Wydad Casablanca, qui gagne avec des joueurs qu’il a formés, ainsi que quelques-uns de l’Académie. Mais il n’est pas le seul à briller avec des joueurs locaux et c’est une vraie réussite pour le pays.
Il faut également citer les filles, avec qui on a beaucoup travaillé, qui se qualifient pour la Coupe du monde, en senior et en catégorie de moins de 17 ans. Même chose pour le futsal, avec beaucoup de joueurs locaux qui ont brillé en Coupe d’Afrique et lors des qualifications pour la Coupe du monde.
Aujourd’hui, je dirais que le football marocain est un modèle en Afrique et dans le monde arabe.

Dans l’optique d’une nouvelle candidature pour l’organisation
de la Coupe du monde, comment jugez-vous le développement des infrastructures ?


Il y a eu déjà beaucoup de choses accomplies, mais il faudra encore plus pour pouvoir organiser une telle compétition. On l’a vu au Qatar : même si c’est un petit pays, les infrastructures sont exceptionnelles. De plus, la FIFA a décidé d’augmenter le nombre d’équipes qui participeront aux prochaines Coupe du monde, ce qui change la donne.

Il faut non seulement des stades, mais également des terrains et des camps d’entraînement pour accueillir toutes les sélections. Le Maroc a déjà une bonne base, même s’il y a encore un écart à combler pour prétendre aux prochaines compétitions. Mais je suis persuadé que le pays est sur la bonne voie.

Pour répondre à ce nouveau format de Coupe du monde, qui passera de 32 à 48 équipes, le Maroc peut-il construire une candidature avec d’autres pays, tels que l’Espagne ou le Portugal, comme cela a déjà été évoqué ?

Oui, en effet, cela a du sens. La proximité du Portugal et de l’Espagne rend cela possible. De plus, le Maroc a développé de nombreuses infrastructures de transport, telles que la LGV, les autoroutes ou les aéroports, qui rendent les déplacements très faciles au sein du pays et vers l’extérieur.

Vous avez connu la France avant et après la Coupe du monde 1998 : pouvez-vous nous dire ce que cela a apporté au pays ?

Tout d’abord, cela a apporté énormément au niveau de l’activité football : il y a eu une augmentation fulgurante du nombre de licenciés juste après la compétition, avec un engouement extraordinaire. Le phénomène a été similaire avec l’organisation de la Coupe du monde féminine, qui a engendré une augmentation exceptionnelle du nombre de pratiquantes.

Tout cela a créé une dynamique. La fédération a dû former de nombreux cadres pour accompagner les joueurs et joueuses dès le plus jeune âge. En ce sens, France 98 a vraiment été un tournant pour la réforme des formations, car cela a permis de développer le niveau des entraîneurs et l’avènement de spécialistes de l’attaque ou de la défense, d’analystes vidéo, d’analystes data… Et c’est ainsi qu’aujourd’hui la France est l’un des meilleurs pays formateurs au monde. Au-delà du football, la Coupe du monde a également mis en avant le pays et a permis de très nombreuses retombées économiques.

Quels pourraient être les bénéfices pour le Maroc, en plus du sport ? 

Cela pourrait être considérable. Regardez, déjà, comment le parcours de l’équipe nationale au Qatar a mis en lumière le Maroc. Cela a permis de mettre en avant toutes les capacités du Royaume : son dynamisme, son tourisme, sa qualité de vie… cela a été exceptionnel en termes d’image. Tous les regards étaient tournés vers le Maroc.

Une telle exposition médiatique n’a pas de prix. Alors, imaginez ce que cela pourrait donner en organisant toute la compétition…

Propos recueillis par Thomas Brun

* Entretien réalisé en février 2023

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