Énergie – Une transition énergétique complexe

Une crise inédite depuis 50 ans

Pour la plupart des pays, la crise énergétique qui a frappé l’économie mondiale en 2022 repose la question de la sécurité et de la souveraineté énergétique. À l’origine de cette flambée des prix, les énergies fossiles qui sont encore une fois pointées du doigt. Une raison de plus d’accélérer le déploiement des énergies renouvelables ?

En 2022, le monde a vécu l’une des pires crises énergétiques depuis les chocs pétroliers des années 70. Après la période de repli économique provoqué par la pandémie de Covid-19, les cours de l’énergie ont commencé à augmenter dès 2021 avec le rebond d’activité. Début 2022, la guerre en Ukraine a aggravé la situation. Les prix de l’énergie se sont alors envolés (le Brent dépassant la barre des 120 dollars le baril) avec des répercussions directes sur l’inflation et le pouvoir d’achat des populations.

Un marché interconnecté et volatil

Plusieurs facteurs expliquent l’ampleur de cette crise, notamment l’interconnexion importante des différents systèmes qui accentue la volatilité des cours et la dissémination rapide des chocs à l’international. L’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) souligne dans son rapport sur l’énergie mondiale (édition de 2022) que le système énergétique international a été rendu plus vulnérable aux chocs en raison d’un manque d’investissements ces dernières années. Elle préconise ainsi de tripler les dépenses dans les énergies propres et les infrastructures d’ici 2030 en mettant l’accent sur les pays en développement.

Paradoxalement, le process de transition énergétique a accru les risques sur le marché mondial de l’énergie. Le spectre de la pénurie a remis au goût du jour le développement des sources d’énergies les plus polluantes, et ce, en dépit des engagements pour le climat. Selon le rapport « Banking on climate chaos » publié par un collectif d’ONG, en 2021, 742 milliards de dollars ont été débloqués par les 60 plus grandes banques mondiales pour financer les projets liés aux énergies fossiles, 2,5 % de plus qu’en 2016, année de signature de l’Accord de Paris. Au total, 4 600 milliards de dollars de financement ont été accordés au cours des six années qui ont suivi. Afin de respecter les objectifs de l’Accord de Paris, à savoir limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C et atteindre le « zéro émission », l’AIE a appelé les pays à ne pas engager de nouveaux projets d’exploitation d’énergies fossiles.

À partir du second semestre 2022, les cours de l’énergie ont toutefois connu une baisse en raison d’un hiver plus clément que prévu et du ralentissement global de l’activité économique. Pour autant, cette diminution des prix n’est pas encore perceptible par les consommateurs finaux et les perspectives restent très incertaines pour l’année 2023. En effet, l’évolution des cours mondiaux dépend de multiples facteurs, en particulier du comportement de la demande chinoise suite à la levée des restrictions sanitaires dans le pays.

L’accès à l’énergie, levier de développement

En raison de la crise, la précarité énergétique a touché de nombreuses personnes dans les pays développés. Au Royaume-Uni, les foyers les plus modestes n’étaient plus en mesure de régler leur facture, renonçant parfois à se chauffer. En France, certaines usines ont suspendu leurs activités tandis que les petits artisans étaient menacés de mettre la clé sous la porte du fait de l’explosion de leur facture d’électricité. Cette envolée des prix a amené certains pays à prendre des mesures exceptionnelles telles que le bouclier tarifaire en France (limitation de la hausse des tarifs réglementés du gaz et de l’électricité).
Dans les pays en développement, la crise a eu des répercussions encore plus graves.
L’AIE estime qu’après des décennies de baisse, le nombre de personnes dans le monde sans accès à l’électricité devrait augmenter en 2022 pour atteindre 774 millions. L’Afrique concentrerait à elle seule 80 % des personnes concernées.
La Banque mondiale estime quant à elle que près de 733 millions de personnes dans le monde vivaient toujours sans électricité en 2022 et que, au rythme actuel, 670 millions de personnes n’y auront toujours pas accès d’ici 2030, soit 10 millions de plus que l’estimation établie en 2021. Parallèlement au contexte de crise actuel, la demande mondiale d’énergie poursuit sa progression naturelle portée par la croissance démographique. Selon le rapport statistique 2022 sur l’énergie mondiale publié par BP (British Petroleum), la demande internationale en énergie primaire a augmenté de 5,8 % en 2021, soit un niveau dépassant de 1,3 % celui enregistré en 2019, avant la crise du Covid. D’après les prévisions de l’AIE, la demande globale d’énergie devrait augmenter chaque année de 1 % jusqu’en 2030. Une hausse qui devrait être quasiment couverte en totalité par les énergies renouvelables.

Des économies toujours très dépendantes des énergies fossiles

En 2023, selon l’AIE, la demande mondiale de pétrole devrait augmenter de 1,9 million de barils par jour pour atteindre le record de 101,7 millions de barils par jour. La moitié de cette hausse s’explique par la levée des restrictions liées à la pandémie de Covid-19 en Chine. Bien qu’elle soit largement majoritaire, la part des énergies fossiles dans la consommation mondiale d’énergies primaires connaît toutefois une baisse depuis quelques années. D’après le rapport de BP, elle est passée de 85% en 2017, à 83% en 2019 et à 82% en 2021.

Le pétrolier prévoit que la demande d’énergies fossiles continue à diminuer dans les années à venir avec la montée en puissance des énergies vertes et l’amélioration de l’efficacité énergétique. La demande en pétrole, notamment, devrait ralentir en raison du développement des véhicules et des bornes électriques.

Du côté de l’offre de pétrole, toujours selon BP, la production mondiale s’est établie à 89 877 milliers de barils par jour en 2021. Les États-Unis sont le premier producteur mondial avec 16 585 milliers de barils par jour, suivis de l’Arabie saoudite (10 954), de la Russie (10 944) et du Canada (5 429).

Quant au charbon, la consommation mondiale a également enregistré une hausse. D’après BP, la consommation de charbon a augmenté de 6 % en 2021 pour atteindre 160 exajoules (EJ), un niveau légèrement au-dessus de celui de 2019, principalement en raison du rebond de consommation en Chine et en Inde. Cette hausse a aussi concerné les régions telles que l’Europe et l’Amérique du Nord, où la demande en charbon avait pourtant décliné au cours des dernières années. Le charbon est, en outre, la première ressource contribuant à la production électrique mondiale (36 %).

En 2022, à l’instar du gaz et du pétrole, le prix du charbon a battu des records (plus de 300 dollars la tonne), la ressource étant utilisée en substitution du gaz naturel pour la production d’électricité. L’Europe y a eu davantage recours afin de compenser la diminution des livraisons de gaz russe occasionnée par la crise ukrainienne. Ainsi, l’Allemagne, qui avait pourtant indiqué vouloir renoncer à cette ressource polluante, a remis en route ses centrales à charbon. Le pays, qui a également annoncé sa sortie du nucléaire en 2011 suite à la catastrophe de Fukushima (et ne pouvant compter sur le nucléaire français, plusieurs réacteurs vieillissants ayant été mis à l’arrêt), a en effet souhaité garantir son indépendance énergétique et limiter les risques de coupures d’électricité durant l’hiver 2022. En janvier 2023, le village de Lützerath a même été évacué en vue de permettre l’extension de la gigantesque mine à ciel ouvert de Hambach. Un projet au lourd impact écologique, non seulement en raison de la destruction de nombreux hectares de forêt, mais aussi de la nature du charbon exploité, le lignite, qui est l’un des plus polluants.

Autre problème des énergies fossiles, leurs réserves ne sont pas infinies ce qui pousse l’industrie pétrolière à explorer de nouveaux gisements dont l’exploitation présente un coût environnemental considérable. Citons par exemple l’extraction des sables bitumineux, du gaz de schiste ou encore les projets d’exploitation des gisements situés dans les réserves naturelles ou en Arctique (ces derniers étant devenus plus accessibles en raison de la fonte de la banquise). En 2021, selon l’AIE, les émissions de CO2 liées à la combustion des énergies fossiles a atteint un record : 36,6 gigatonnes, compensant largement la baisse enregistrée l’année précédente du fait de la pandémie.

Quant à l’énergie nucléaire, bien qu’elle ne génère pas d’émissions de CO2, elle ne peut pas être classée parmi les énergies renouvelables, car elle utilise un combustible (uranium) dont les réserves sont limitées. Le nucléaire pose aussi la question du retraitement et du stockage de ses déchets, dont la radioactivité peut persister pendant des milliers d’années. De plus, le parc de centrales nucléaires vieillissant à travers le monde présente des risques en matière de sécurité et nécessite des investissements colossaux que le faible coût relatif des énergies fossiles avait rendus peu rentables sur le plan économique. Toutefois, avec les récents chocs gaziers et pétroliers, le nucléaire est revenu sur le devant de la scène. Certains pays comme la France ont ainsi annoncé la relance de leur stratégie nucléaire.

Le nucléaire deviendrait-il alors une sorte de variable d’ajustement de la transition énergétique ? En novembre dernier, lors de son audition devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale chargée d’étudier la question de la souveraineté énergétique française, Jean-Marc Jancovici, expert des énergies et membre du Haut Conseil pour le Climat, a notamment souligné que les réserves d’uranium 235, isotope actuellement utilisé comme combustible, vont prochainement se tarir et « pour que le nucléaire soit durable, il faut absolument passer à la 4e génération [de réacteur, NDLR] capable d’exploiter de l’uranium 238 ou du thorium ».

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Énergies renouvelables : une transition difficile

En 2021, la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique international a battu un nouveau record. Selon BP, l’énergie solaire et éolienne a contribué à 12,2 % de la production électrique mondiale, dépassant même la part du nucléaire. Dans ce domaine, la Chine fait figure de locomotive : en 2021 elle a participé à 36 % et 40 % des capacités de production additionnelles respectivement pour le solaire et l’éolien.

D’après REN21, communauté regroupant des scientifiques, des gouvernements, des ONG et des industriels, les investissements réalisés dans les énergies renouvelables ont atteint 366 milliards de dollars en 2021. Grâce à ces investissements, leur coût devient ainsi de plus en plus attractif. Pourtant, malgré ces chiffres encourageants, REN21 remet en cause l’avancée de la transition énergétique mondiale. D’après ses estimations, la progression de 4 % de la demande mondiale en énergie a largement été couverte par le charbon et le gaz naturel, augmentant de plus de 6 % (ou 2 milliards de tonnes) les émissions de CO2 mondiales. 5 900 milliards de dollars de subventions ont par ailleurs été alloués aux énergies fossiles au cours de l’année. Les énergies fossiles demeurent ainsi le principal recours pour répondre à la hausse de la demande mondiale ou pour pallier les effets de la crise.

Même si leurs technologies évoluent de plus en plus vite et deviennent de plus en plus rentables, les énergies renouvelables présentent plusieurs inconvénients. Le premier est lié à l’intermittence de la ressource naturelle (eau, vent, soleil, marée…) et à la difficulté de stockage et d’acheminement vers les zones de consommation qui sont souvent éloignées des zones de production. Première source d’électricité d’origine renouvelable, l’énergie hydroélectrique est directement impactée par les sécheresses toujours plus fréquentes à travers la planète. En 2021, selon l’AIE, pour la première fois en deux décennies, la production hydroélectrique mondiale a diminué de 0,4 % pour atteindre 4 327 térawattheures (TWh).

Autre problématique, les énergies renouvelables nécessitent d’importants investissements non seulement dans le système de production, mais aussi au niveau de l’utilisateur final, ce qui présente un coût environnemental initial conséquent. Le renouvellement du parc automobile en faveur des véhicules électriques en est l’illustration : outre les véhicules eux-mêmes, cette technologie nécessite la mise en place d’un vaste réseau de bornes de recharge afin de permettre les déplacements sur de longues distances.

Si les véhicules électriques ne rejettent pas de CO2 (et ce, dans l’hypothèse où ils sont rechargés avec une électricité issue des énergies vertes ou du nucléaire), leur fabrication nécessite toutefois d’importantes ressources : acier, plastique (donc pétrole)… et surtout les métaux stratégiques tels que le lithium, le cuivre, le nickel ou le cobalt entrant dans la composition des batteries ou des câbles. Ces ressources, déjà sous tension en raison du développement du numérique, connaissent à l’instar du pétrole ou du gaz une forte volatilité de leur cours sur les marchés internationaux. Elle pose également la question de la dépendance vis-à-vis des pays fournisseurs de ces minerais critiques tels que la Chine qui concentre aujourd’hui la majorité de la production.

Les batteries ont aussi une durée de vie limitée qui accélère le cycle de vie des véhicules électriques. Toutefois, les progrès technologiques accomplis ces dernières années ont permis d’améliorer de manière significative la performance et la durée de vie des batteries. De nouvelles filières de recyclage sont mises en place, notamment en Europe, et permettront à terme d’améliorer largement le bilan carbone global des véhicules électriques.

Toujours lors de son audition devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, Jean-Marc Jancovici a déclaré : « il n’y a aucune énergie renouvelable pour laquelle on puisse dire : “il n’y a pas de problème à son expansion indéfinie” ». Selon lui, les énergies renouvelables ont toutefois un intérêt face à l’urgence climatique, à condition de les déployer non pas isolément, mais dans le cadre de systèmes énergétiques. Elles peuvent également permettre d’assurer la transition le temps de développer la prochaine génération de réacteur nucléaire. De plus, pour l’expert, la sobriété énergétique, souvent décriée, est toute aussi importante pour faire face à la crise énergétique, mais cette mesure est difficile à entendre tant nos modes de vie et nos économies sont fondés sur le principe de développement et de croissance.

En conclusion, dans le contexte actuel, il n’existe pas encore de solution universelle pour sauver le climat et garantir en même temps la sécurité et l’indépendance énergétique. Il revient ainsi à chaque pays de construire sur mesure et en fonction de ses ressources et de ses besoins la politique énergétique la mieux adaptée autour d’un « mix optimum » entre énergies fossiles et renouvelables. Pour résoudre cette équation insoluble dans un contexte de course contre la montre climatique, le monde doit intensifier l’effort d’investissement et d’innovation au profit des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique. Un effort qui doit aussi inclure les pays en développement, souvent en première ligne face à la crise climatique.



Nadia Kabbaj



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