Professeur universitaire et consultant en économie du sport et stratégie des organisations sportives
« Les capacités organisationnelles sont un point fort du Maroc »
Quel regard portez-vous sur les différentes candidatures du Maroc pour l’organisation de la Coupe du monde de football ?
Ces différentes candidatures nous ont permis d’évaluer régulièrement le potentiel du Maroc pour accueillir de grands événements sportifs. Chacune s’est faite dans un contexte spécifique, avec des enjeux particuliers. Par exemple, en 1988, la candidature pour organiser la Coupe du monde 1994 a permis d’ouvrir une brèche dans ce qui était, jusqu’alors, une alternance entre l’Europe et l’Amérique du Sud. Le Maroc, qui sortait de la crise, a perdu de justesse face aux États-Unis, tandis que le Brésil terminait 3e du vote. À cette époque, le Royaume ne disposait que de deux grands stades : le complexe Mohammed V à Casablanca et le complexe Moulay Abdallah à Rabat.
Ensuite, le Maroc a continué son développement tout en candidatant régulièrement à l’organisation de cet immense événement. Malheureusement, le pays n’a pas encore réussi à être retenu. Mais chaque tentative a permis de faire notre propre bilan en matière d’infrastructures et de capacités à gérer de tels mégaprojets. C’était aussi l’occasion de se mesurer à des nations très développées dans le domaine de l’organisation événementielle. Aujourd’hui, nous pouvons dire que le pays a beaucoup progressé entre la candidature pour 1994 et la dernière en date, pour 2026 : infrastructures d’élite, académies, centres
de formation, administrations, ressources humaines… De même, l’image du Maroc s’est également beaucoup développée, ce qui est un atout.
De nouveaux progrès ont-ils été faits depuis la candidature pour 2026 ?
Depuis cette candidature, en 2018, les progrès ont été moins vite que prévu, en raison de la pandémie de Covid-19. Néanmoins, quelques chantiers ont avancé, comme l’augmentation de la capacité du stade Ibn Batouta à Tanger, en vue notamment de la Coupe du monde des clubs qui s’est jouée récemment au Maroc, ou encore l’ouverture du complexe Mohammed VI de football. Nous pouvons aussi citer le lancement de l’académie du Raja Club Athletic et la construction du nouveau stade de Al Hoceima, qui progresse. De même, d’autres projets plus généraux avancent, comme l’infrastructure urbaine dans différentes villes, telles que Rabat.
Qu’en est-il des projets qui avaient été présentés au moment de cette dernière candidature ? Étaient-ils liés à l’organisation de cette Coupe du monde ?
Non, ils n’étaient pas conditionnés à l’organisation de la Coupe du monde et s’inscrivaient plutôt dans la vision de développement du pays. Cela concernait notamment 21 hôpitaux, des tronçons d’autoroute, des lignes de LGV et de tramway, des stations ferroviaires et routières, la mise à niveau des aéroports… Tout cela est en cours de réalisation. Il faut simplement accélérer, comme pour la réalisation des nouveaux stades, promis à l’époque, et la mise à niveau des existants.
Quels sont les principaux points forts du Maroc dans l’optique d’une nouvelle candidature ?
Le principal point fort c’est la volonté politique : ce projet est soutenu par Sa Majesté le Roi Mohammed VI en personne. Il a réitéré cette volonté immédiatement après la dernière candidature, ce qui montre un engagement au plus haut niveau.
Il y a également les capacités organisationnelles du Maroc, qui ont été démontrées à plusieurs reprises ces dernières années : plusieurs Coupe du monde des Clubs (2013, 2014 et 2022, NDLR), la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) féminine 2022, ainsi que celle qui sera accueillie en 2024, la Champions League féminine, la CAN des moins de 23 ans, et bien d’autres compétitions sportives encore. Citons également les autres événements internationaux, tels que la COP22, qui ont démontré l’expertise marocaine.
Et quels sont les points à améliorer selon vous ?
Pour commencer, il est indispensable de se pencher sur les dernières candidatures, et notamment celle pour 2026, si l’on veut améliorer notre dossier. La « task force » de la FIFA a livré, dans son rapport d’évaluation, de nombreuses remarques et recommandations dont il faut tenir compte. De même, l’énorme travail qui a été mené pour la dernière candidature doit servir de base. Ensuite, il faut absolument avancer sur les projets qui avaient été annoncés, pour montrer que le Maroc a progressé. N’oublions pas que, sur les 14 stades proposés en 2018, 9 sont encore à construire et 5 doivent être rénovés. De plus, la FIFA avait fait quelques remarques en ce qui concerne leur connectivité : là encore, il faut montrer qu’on avance.
Avec le nouveau format de la Coupe du monde, qui va passer à 48 équipes, une candidature individuelle est-elle encore envisageable, ou faut-il s’associer à d’autres pays ? En effet, ce nouveau format rend l’organisation de plus en plus complexe et de plus en plus coûteuse pour un seul pays. Si c’était simple, les États-Unis se seraient présen-
tés seuls pour 2026. Or, ils seront associés au Mexique et au Canada. Même chose pour les candidatures qui s’annoncent pour 2030 : il y a une majorité de projets qui sont portés par plusieurs pays pour le moment. La question serait alors : avec qui s’allier pour une candidature conjointe ? Dans un monde meilleur, une candidature maghrébine, avec l’Algérie et la Tunisie, serait la plus logique. Voire avec l’Égypte en 4e pays. Mais la situation actuelle rend tout cela utopique. Une candidature avec l’Espagne et le Portugal pourrait aussi être une bonne option, car il y a des liens historiques entre les trois pays, mais aussi des intérêts communs. Nous verrons donc les choix qui seront faits et aussi la position de la FIFA sur une candidature intercontinentale.
Le débat sur le coût d’une telle organisation refait toujours surface au moment des candidatures : le jeu en vaut-il vraiment la chandelle au Maroc ?
Effectivement, il y a toujours un débat sur le coût relatif à l’organisation des méga-événements, tels que les Coupes du monde ou les Jeux olympiques, et c’est normal étant donné que toutes les éditions qui ont eu lieu ont toujours connu un dépassement de budget. Le débat est donc légitime, y compris pour se demander si cela vaut la peine d’organiser une telle compétition, notamment dans un contexte post-crise de relance économique.
Mais la question peut également se poser ainsi : n’a-t-on pas besoin de ces investissements liés à la Coupe du monde, qui s’inscriraient dans le projet de développement du Maroc ? Les exigences de la FIFA amèneraient en effet le pays à améliorer ses infrastructures urbaines, ses moyens de transport, son hôtellerie… Cela bénéficierait ensuite à toutes les activités du pays, et notamment le tourisme qui est l’une des principales entrées de devises du Royaume. Même chose pour les infrastructures sanitaires, dont la pandémie a montré les limites, et enfin, évidemment, pour les infrastructures sportives, qui pourraient contribuer au développement des régions. Tous ces investissements seraient utiles, à condition que le projet soit parfaitement pensé en amont de la candidature et que les populations soient impliquées dans son élaboration.
Propos recueillis par Thomas Brun
* Entretien réalisé en février 2023
