« Le Maroc est passé de la relation de sous-traitant à celle de partenaire industriel »
Quel est votre regard sur le contexte économique actuel, notamment international ? Selon vous, quel est l’impact de ces différentes crises successives sur les investissements au Maroc ?
Comme toutes les économies du monde, nous avons vécu un avant et un après-covid, et nous sommes en train de vivre un deuxième phénomène majeur qui est la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine. Suite à ces deux événements, la perception vis-à-vis de la plateforme marocaine a évolué très positivement, notamment dans le domaine industriel. En premier lieu, la réactivité dont a su faire preuve le Maroc pendant la période de crise sanitaire a démontré la capacité de notre pays à travailler de manière coordonnée et efficace, et à encourager le secteur privé productif en étant un vrai partenaire. Les instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, étaient alors très claires : il fallait que l’activité continue et que l’on préserve la santé des citoyens. Nous avons donc réussi à combiner les deux à un moment où beaucoup de pays qui, bien que structurés, avaient beaucoup de mal à le faire. Cela a d’ailleurs été salué par de nombreux pays dans le monde, notamment la manière dont nous avons mené la campagne de vaccination ou encore le maintien de tous les programmes de continuité des activités mis en place par le département de l’industrie en collaboration avec la CGEM et le Ministère de l’Intérieur. Encore une fois, voilà un exemple concret de l’agilité que sait déployer le Maroc quand cela est nécessaire. Ensuite, le conflit entre la Russie et l’Ukraine a provoqué une remise à plat complète des réflexions en raison de l’explosion du coût de l’énergie. Du fait de l’inflation importée, le prix des matières premières augmente, raison pour laquelle les décideurs des grandes entreprises cherchent des alternatives. Le Maroc offre du soleil, une ressource verte, avec une irradiation parmi l’une des plus importantes au monde, et nous avons également du vent avec un facteur de charge exceptionnel. Lorsque l’on combine les deux, nous bénéficions d’une ressource renouvelable extrêmement abondante et compétitive
que nous pouvons mettre à disposition, non seulement des opérateurs déjà installés, mais aussi de ceux qui cherchent à justement réduire la facture énergétique. Donc, la conjonction de ces deux événements, la crise du Covid-19 et la crise énergétique, fait que les opérateurs qui envisagent d’investir ou d’exporter à partir du Maroc nous perçoivent avec beaucoup plus d’intérêt que par le passé. Cela a été construit au fil du temps grâce à la vision éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, à des stratégies sectorielles ambitieuses et aux grands plans d’infrastructures qui se sont succédé.
Le Maroc est régulièrement classé premier sur le continent africain en termes de qualité d’infrastructures. Tanger Med par exemple est le premier port en Méditerranée et sur le continent africain, et il vient d’être classé parmi les plus performants au monde par la Banque mondiale. Dans la continuité de cette politique d’infrastructure, les grands plans nationaux sectoriels ont aussi porté leurs fruits. Dans l’industrie, nous sommes en effet le premier acteur du continent africain en ce qui concerne l’automobile et l’aéronautique, alors que ces secteurs n’existaient pas il y a 20 ans. Nous avons ainsi démontré notre capacité à préparer un environnement propice au développement des IDE Maroc. Le Maroc a une proposition de valeur exceptionnelle dans un contexte qui est particulièrement favorable. Donc, Morocco Now, c’est maintenant, il est temps d’investir !
Est-ce qu’une nouvelle stratégie industrielle se prépare ?
L’AMDIE est sous la tutelle du Ministère de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des Politiques Publiques, et doit exécuter la stratégie liée au développement des investissements et des exportations. Nous sommes également au service de l’ensemble des autres départements et accompagnons ainsi la stratégie du Ministère de l’Industrie et du Commerce.
Pour ce qui est de la promotion de l’investissement, les grands objectifs stratégiques ont été énoncés lors du discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI du 14 octobre dernier.
Un projet de loi-cadre formant charte de l’investissement a été présentée au Souverain et validée en Conseil des ministres et se trouve actuellement au Parlement. L’esprit de ce texte est très simple : les grandes orientations sont alignées sur la vision de long terme reprise dans le rapport sur le nouveau modèle de développement avec des objectifs concrets à 2035.
Justement, quels sont les principaux axes de cette nouvelle charte de l’investissement et quel rôle sera amenée à jouer l’AMDIE dans son déploiement ?
Le projet de loi-cadre 03-22 formant charte de l’investissement, en cours d’adoption par le parlement, a pour ambition d’inverser la répartition actuelle entre l’investissement public et l’investissement privé afin de porter ce dernier aux deux tiers de l’investissement total à l’horizon 2035, en accord avec l’esprit du Nouveau Modèle de Développement.
Pour ce faire, et afin d’engager davantage le secteur privé dans la dynamique de croissance attendue, le projet de loi-cadre, élaboré par le gouvernement conformément aux hautes instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, apporte des évolutions majeures comme l’élargissement de la base des projets éligibles, l’augmentation du niveau de soutien de l’État et l’instauration de primes en ligne avec les objectifs du Nouveau Modèle de Développement et du programme gouvernemental.
Par ailleurs, des dispositifs spécifiques s’adressent d’une part aux TPE et PME en vue de faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs et de transformer notre économie et d’autre part aux entreprises marocaines souhaitant se développer à l’international afin de faire rayonner le savoir-faire marocain partout dans le monde, et notamment sur notre continent africain. Enfin les projets stratégiques c’est-à-dire des projets à caractère souverain permettant de renforcer l’autonomie stratégique du Royaume, comme les projets dans le secteur de l’industrie de la défense bénéficient également de dispositifs spécifiques.
Donc, aujourd’hui nous avons un cadre, et l’AMDIE est un facilitateur, un acteur qui va permettre de déployer ce nouveau cadre. Le vrai rôle de notre agence est de faire en sorte que les outils d’accompagnement
soient plus clairs et plus simples. Nous sommes en charge du déploiement de la stratégie, mais aussi de l’accompagnement du secteur privé. Je dis souvent « on vous prend par la main », mais c’est réellement ce que l’on fait. Nous sommes là pour répondre aux attentes et aux besoins, ainsi que pour orienter et accompagner les opérateurs tout au long du cycle de l’investissement : depuis la prospection et le démarchage jusqu’à l’after-care, c’est-à-dire bien après que l’investisseur ait réalisé son projet. Nous sommes à la disposition de ces entreprises qui ont cru dans le Maroc.
L’objectif de cette nouvelle charte, si je comprends bien, c’est aussi d’encourager l’investissement des entreprises marocaines ?
On cherche à encourager l’investissement en général. Le Maroc compte l’un des taux d’investissement les plus élevés au Monde, aux alentours de 30 % du PIB, tandis que la moyenne mondiale se situe autour de 25 % et celle de l’OCDE de 22 %.
En revanche, quand on examine ce taux-là on remarque qu’il est porté aux 2/3 par le secteur public. Et on en a vu les résultats : de superbes infrastructures, des moyens dédiés, un port extraordinaire, un réseau d’autoroutes, un réseau aéroportuaire…
Maintenant que l’on a créé les conditions idoines de développement de l’investissement privé, il faut que cela suive. Nous allons donc encourager l’investissement privé avec des dispositifs en poussant de manière exhaustive de la plus petite à la plus grande entreprise, sans exclure aucune catégorie.
Aujourd’hui, pour accompagner le Maroc dans sa nouvelle ère de croissance, il est temps que l’investissement privé, et particulièrement national, déploie son plein potentiel pour générer davantage d’emploi et de valeur ajoutée et en faire le moteur du développement socio-économique du Royaume.
C’est pour cela que la nouvelle charte de l’investissement se fixe comme ambition de réaliser une inversion de la répartition actuelle entre l’investissement public et l’investissement privé, afin de porter ce dernier aux deux tiers de l’investissement total à l’horizon 2035, conformément à l’esprit et à l’ambition du Nouveau Modèle de Développement.
Ces derniers temps, on parle beaucoup de restructuration des chaines de valeur internationales, avec notamment la relocalisation de certaines productions vers l’Europe. Y a-t-il des opportunités à saisir pour le Maroc ?
Indéniablement. Comme je le disais précédemment, il y a aujourd’hui une prise de conscience globale. De nouveaux termesapparaissentcommele«friendshoring»cequirevient à faire de l’offshoring, mais auprès de pays partenaires proches, que ce soit culturellement ou géographiquement. Donc, il s’agit d’une opportunité majeure pour le Maroc et pour l’Europe, car nous sommes en train de créer ensemble un périmètre stratégique de production.
Nous sommes tous résilients et nous créons ainsi une interdépendance positive, car elle permet justement de réduire les risques et d’améliorer la compétitivité. Parce que la proximité, c’est aussi un gage de réactivité, il ne faut pas occulter la compétitivité. Dire que l’on va relocaliser l’intégralité des métiers industriels en Europe est illusoire : il y a une réalité qui est celle de la compétitivité globale des facteurs de production. Dans ce cadre-là, oui, certaines activités doivent être relocalisées pour des raisons de souveraineté, des raisons stratégiques, ou encore des raisons liées à l’emploi. Mais cette relocalisation ne pourra pas se faire sans des partenaires qui ont les moyens de créer la compétitivité qui rendra l’offre finale attractive. C’est pour cela que le périmètre stratégique de production paraît pertinent pour créer cette dynamique régionale. On peut appeler « re-régionalisation » ce modèle qui se développe. Quand on revient au sujet de la décarbonation, l’Europe a annoncé le 0 carbone en 2050. Il y a déjà un gros changement au niveau de la mobilité avec la fin du véhicule thermique en 2035. Comment l’Europe peut-elle y arriver? Elle doit le faire en s’associant avec les pays qui ont les moyens de lui donner cette neutralité carbone. Quand on combine la compétitivité et l’abondance des ressources renouvelables du Maroc avec la proximité géographique, cela donne une équation qui est gagnante. Encore une fois, c’est « Morocco Now », les astres sont alignés !
Après l’automobile, l’aéronautique ou encore l’offshoring quels sont les nouveaux secteurs qui vont émerger ?
Ces industries sont industrialisantes c’est-à-dire qu’elles intègrent énormément de métiers. Il y a plusieurs millions de composants dans un seul avion, donc imaginez tous les univers de production que cela implique : plasturgie, usinage, métal, textile technique, câblage, gaines en plastique… Cette multitude de métiers fait que, plus on progresse dans ces industries-là, plus on progresse dans l’industrie en général. Le deuxième point est qu’il existe clairement, selon moi, une indication donnée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, à propos des enjeux de souveraineté. Par exemple, le cluster de l’industrie des vaccins et des biotechnologies initié par le Souverain dans la Province de Benslimane appelle évidemment un développement de cette industrie stratégique dans les prochaines années.
Cela fait indéniablement partie des secteurs porteurs dans le futur. Par ailleurs, dans les écosystèmes existants, il y a déjà matière à développer en recherchant de la profondeur dans les chaînes de production. C’est tout le travail d’intégration locale qui fixe des objectifs clairs pour aller chercher de nouveaux métiers, de nouvelles commodités. Parmi les sous-secteurs à développer au Maroc, je pense notamment à l’électronique où il y a beaucoup de choses à faire. Le Maroc est aujourd’hui un champion automobile régional, or, dans un véhicule, vous avez de plus en plus d’électronique. Donc, il est raisonnable de penser qu’en poursuivant la stratégie d’intégration locale et en encourageant les investissements on arrivera à développer cette brique qui est déjà présente. St Microelectronics a d’ailleurs décidé récemment d’augmenter sa capacité de production et ses emplois au Maroc. D’autres acteurs devraient suivre la tendance.
Le Maroc pourrait-il ainsi élever son rang en matière de sous-traitance vis-à-vis de l’Europe ?
Absolument. Je n’aime pas le mot de sous-traitance. J’appellerai plutôt cela de la co-traitance, ce qui implique que nous disposons des capacités d’ingénierie comme c’est le cas pour l’offshoring et les services d’engineering qui se développe actuellement très rapidement au Maroc. Aujourd’hui, les groupes s’installent, des filiales de maisons mères qui développent elles aussi localement de la compétence pour faire du design. Donc, nous sommes passés de la relation de sous-traitant à celle de partenaire industriel.
Propos recueillis par Nadia Kabbaj
