Les MRE, un levier de développement essentiel pour le Maroc

Karim Amor : « Aujourd’hui, le Maroc représente une destination crédible pour les investisseurs »

Interview de Karim Amor, Président de la treizième région des MeM de la CGEM, entrepreneur, auteur et co-fondateur de MFounders, le réseau de la diaspora marocaine pour la promotion des startups marocaines à l’international.

Êtes-vous un Marocain du monde ? 

Je suis né à l’étranger et j’y ai grandi jusqu’à mes 27 ans, en Suisse, en France, avec des sauts aux USA, avant de m’installer au Maroc. Mon père fut Président de la CGEM pendant 15 ans et je viens d’un monde d’entrepreneurs assumés. Nous sommes entrepreneurs de père en fils, mon grand-père était commerçant et mon père industriel dans le domaine des énergies, des câbles et des bandes transporteuses.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous surprend chez les Marocains entrepreneurs du monde (MeM) ? 

Ils ont une caractéristique commune que j’observe régulièrement : ils sont aiguisés. Ils viennent d’un environnement dans lequel ils sont entourés d’entrepreneurs et d’entreprises qui ne font pas de quartier. La concurrence est beaucoup plus exacerbée. Quand, au Maroc, il y a trois concurrents qui font la même chose, en Europe ou aux USA ils sont 300. Le temps n’a pas la même valeur pour eux et ils arrivent avec un mindset où tous les éléments de la réussite sont beaucoup plus ancrés. D’ailleurs, je constate qu’un nombre croissant de multinationales qui s’implantent ici embauchent des MdM dans leur top management.

Peut-on chiffrer l’investissement productif venant des MdM ? 

Le chiffre souvent avancé tourne autour de 2 % du montant total des transferts de devises, ce qui est peu. Il faut cependant prendre les chiffres avec des pincettes. Il y a globalement quatre compartiments destinataires de ces transferts, et dans tout investissement il y a de la valeur. S’il est vrai que la grande majorité de cet argent va dans l’assistance à la consommation, cela va néanmoins bénéficier à des sociétés qui seront tirées par cette même consommation et cela peut donc entraîner indirectement de l’investissement productif. Ensuite, on estime que près d’un tiers des transferts sont épargnés en banque. Enfin, sans que l’on sache exactement combien, une grosse partie des transferts va dans des projets liés à l’hospitalité (hôtels, restaurants, cafés). Comme ce sont des financements en fonds propres, ils ne sont pas identifiés comme des investissements de MRE et cela passe sous les radars. Ce biais est d’ailleurs en train d’être corrigé. Ces investissements sont d’autant plus intéressants qu’ils concernent toutes les régions, de Berkane à Ouarzazate.

Quel accompagnement la région MeM by CGEM que vous présidez propose-t-elle aux MeM ? 

Le premier pilier de notre action est le mentoring. Cela marche dans les deux sens : un entrepreneur du Maroc peut conseiller un MeM pour un projet dans le Royaume, tout comme un entrepreneur du Maroc peut être conseillé par un MdM pour un projet à l’international. Nous mettons en place un outil pour faire le suivi formel de ce programme, mais les mises en relation et les échanges de contacts sont déjà courantes. De plus, nous travaillons aussi de concert avec Tamwilcom et les banques marocaines pour affiner des produits destinés aux MeM, comme MdM invest et MdM Tamwil, qui peuvent par exemple cofinancer des projets jusqu’à 5 millions de dirhams. Enfin, dans les douze régions du Maroc nous sommes en relation avec l’Agence Marocaine de Développement des Investissements et des Exportations (AMDIE) et les Centres Régionaux d’Investissement (CRI). Nous encourageons fortement les MeM à entrer en contact avec ces institutions qui connaissent bien les nombreuses sensibilités qui diffèrent en fonction des territoires et des secteurs d’activité. Dans chaque région, nous recommandons aux MeM notre réseau de consultants spécialisés dans les tâches administratives pour leur éviter toute tracasserie et leur permettre de se consacrer pleinement à leur métier.

Tout cela dans une optique de développement entrepreneurial au Maroc ? 

Oui, mais pas seulement. Quand des MeM veulent venir contribuer au développement du Royaume, on ne conditionne pas notre accompagnement au fait qu’ils s’installent au Maroc et deviennent sédentaires. Certains acteurs parlent de retour définitif des MRE, pour nous ce n’est pas le cas. Nous voulons créer une dynamique vertueuse de « loop », dans laquelle tout le monde peut travailler avec tout le monde. « Sky is the limit », comme le précise notre cinquième pilier. On peut mettre en relation un Marocain de Londres avec un Marocain d’Austin pour un projet d’investissement qui se fera à Abidjan. Alors où est le Maroc me demanderez-vous ? Il est partout, il gagne toujours. Pas juste à travers des investissements directs dans le Royaume, mais aussi via la création de valeur partout dans le monde. C’est une approche nouvelle et cela n’est pas sans lien avec le message adressé par le Roi Mohammed VI le 1er juin dernier, à l’occasion du Forum « Ibrahim Governance Weekend » à Marrakech. En substance, il a appelé les Africains à prendre en charge leurs investissements de manière endogène, en se basant sur les transferts financiers, qui dépassent souvent le montant de l’aide publique au développement, et en mettant en place des accords inter-pays, des complémentarités économiques et une participation de plus en plus active des diasporas africaines. Il faut créer des matrices de complémentarité.

Si vous aviez une baguette magique, quelle transformation apporteriez-vous à l’écosystème entrepreneurial marocain ? 

J’alignerai toutes les parties prenantes pour faire du Maroc un pays d’accompagnement attractif pour le venture capital (VP) et les « family office ». Bien que l’Office des Changes soit assez avancé dans sa façon d’aborder la question du financement des startups, avec la possibilité d’avoir le siège aux USA dans l’État du Delaware et d’opérer via une filiale sur le territoire marocain, ça reste compliqué pour des investisseurs étrangers, en particulier s’il y a beaucoup de Propriété Intellectuelle marocaine. À l’heure actuelle, alors que sa monnaie est moins stable, l’Égypte reste plus attractive que le Maroc pour le VP et les family office, parce qu’ils ont su se positionner en tant que passage incontournable pour attirer l’investissement. Pour en faire autant, il faudrait un bon écosystème de fondateurs de startups, une législation qui rassure, une taxation des plus-values basée sur les transactions et pas sur une « valorisation » calculée sur la base d’un potentiel, un marketing et un soft power assumé dont les MdM peuvent être les porte-drapeaux !

Depuis sa création en 2017, quel bilan tirez-vous de l’action de la 13e région ? 

Pour créer un écosystème propice aux MdM, nous avons commencé par créer des partenariats avec les principaux ministères concernés — les Affaires Étrangères, l’investissement, l’industrie, les finances… ainsi que des institutions, comme l’UM6P. Puis en 2021, nous avons créé une nouvelle voie en organisant un webinaire qui rassemblait toutes les parties prenantes — y compris les MdM eux-mêmes — pour faire émerger les questions prioritaires. Suite à cela, plusieurs décisions importantes ont été prises : d’abord, modifier les statuts de la CGEM pour accueillir les MeM et les « hauts potentiels », des MRE qui, sans être entrepreneurs, occupent des postes importants en entreprise. Ce sont des professeurs ou des chercheurs dans de grandes universités, des « sachants ». Aujourd’hui plus de 4 000 MeM et hauts potentiels sont arrimés à la CGEM et impliqués dans la gouvernance. Partant du principe qu’eux seuls savent de quelle manière ils voudraient atterrir au Maroc, la destinée des MRE est gérée de façon co-construite, à travers eux. Et, pour finir, nous avons défini cinq piliers : le mentorat ; l’investissement via des Commissions de travail thématiques menées par des MeM ; la « R&D triangulation »pour relier les centres de recherche des pays de résidence des MeM et des centres marocains ; le « business ambassador »pour que les réseaux de MdM soutiennent les exportations des entreprises marocaines ; et enfin, « sky is the limit », dans une logique de rapprochement entre les MeM à l’international.

Propos recueillis par David Le Doaré

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