Impact du changement climatique : quelles solutions pour les entreprises?

Nadia Zeddou : « Considérons la transition verte comme un levier et une opportunité de développement et non pas comme un fardeau »

Interview de Nadia Zeddou, Fondatrice et Directrice générale – Cabinet GREEN WAVE

Quelles sont les méthodes et ressources pour élaborer sa stratégie d’adaptation ?

Personnellement, je préfère parler de stratégie de transition verte qui exprime plus réellement la dynamique d’une entreprise. Une stratégie qui devra intégrer à la fois, des actions d’adaptation et d’atténuation.

Pour élaborer une stratégie de transition verte, la méthode est classique en termes de fondement et d’approche. Il faudra : réaliser un diagnostic de la situation, fixer des objectifs, définir des axes stratégiques, bâtir un plan d’action et suivre la performance. Des actions regroupées et structurées dans le cadre d’un « bilan carbone », première étape qu’une entreprise doit réussir pour élaborer sa stratégie de transition verte. En effet, le bilan carbone permet aux entreprises de définir leur empreinte carbone moyennant le calcul des émissions en gaz à effet de serre issues de l’ensemble de la chaine de valeur de l’activité. In fine, grâce au bilan carbone, l’entreprise peut instaurer une sorte de comptabilité climatique interne, lui permettant de suivre son impact climatique et d’intervenir pour le réduire et l’améliorer.

Il existe plusieurs outils pour réaliser le bilan carbone d’une entreprise. Au Maroc, la fondation Mohammed VI a mis en place un outil adapté, actualisé avec les facteurs d’émissions en gaz à effet de serre nationaux (www.fm6e.org).

À travers le bilan carbone, l’entreprise mène un diagnostic « Climatique » de son activité, identifie les sources et les vecteurs d’émissions de gaz à effet de serre, met la lumière sur les défaillances climatiques et élabore une situation de référence qui servira comme base pour le suivi des impacts et la mesure de la performance du plan d’action qui sera élaboré.

Ce qui est important à signaler, c’est que le processus est itératif, agile et dynamique. Il doit évoluer pour justement anticiper et intégrer les différents changements et risques liés aux changements climatiques.

Quelles options d’adaptation spécifiques peuvent être mises en œuvre pour réduire la vulnérabilité d’une entreprise aux changements climatiques ?

La vulnérabilité de l’entreprise est étroitement liée aux changements climatiques, puisque les systèmes de production de cette dernière reposent sur l’utilisation des ressources naturelles. De ce fait, la première action à mettre en place est de réduire cette relation de dépendance, notamment à travers deux leviers : optimiser et remplacer. Optimiser l’utilisation des ressources : efficacité et efficience dans l’usage de la matière et de l’énergie (eau, énergie, matière première). Remplacer par des matières alternatives à faible empreinte carbone : la circularité de la matière et l’énergie verte et renouvelable.

En effet, pour qu’une entreprise s’adapte aux risques et aux effets des changements climatiques, elle doit améliorer l’efficacité énergétique et hydrique, optimiser l’usage de la matière et intégrer des ressources renouvelables dans son mix énergétique. Avec des actions, l’entreprise va s’adapter et contribuer également à l’atténuation.

Quels sont les avantages stratégiques et concurrentiels à promouvoir une entreprise résiliente aux changements climatiques ?

Dans le contexte actuel, le grand avantage concurrentiel et stratégique est lié à la décarbonation et par la suite à l’accès au marché européen. Ce dernier impose une taxe carbone qui deviendra obligatoire en 2026 pour tous les produits à forte empreinte carbone.

Au-delà de l’avantage commercial/ marché, l’entreprise gagne en souveraineté, car elle renforce son autonomie et réduit sa dépendance aux aléas externes notamment ceux liés à l’énergie et à la matière. Les entreprises exportatrices, pour qui la décarbonation représente un enjeu majeur, sont conscientes de ces avantages, car ils permettent de sauvegarder des positionnements acquis sur les marchés sur plusieurs années. À mon avis, le grand avantage qu’il faudra promouvoir auprès de toutes

les entreprises, exportatrices ou pas, c’est l’impact de la transition verte sur l’amélioration de la compétitivité, et ce, d’abord sur le marché national. En effet, améliorer et réduire l’utilisation des ressources permet d’améliorer les ratios de production et de dégager une marge de manœuvre pouvant être exploitée pour améliorer les prix de vente et, in fine, la compétitivité de l’entreprise.

Plus concrètement, comment les entreprises peuvent-elles réduire leur dépendance aux ressources sensibles au climat telles que l’eau ou l’énergie ? Quelles technologies ou pratiques durables pourraient-elles adopter pour minimiser leur empreinte carbone ? 

Justement, il faudra optimiser et remplacer. L’efficacité énergétique et hydrique permet en effet d’optimiser l’usage de l’énergie et de l’eau dans les process de production de l’entreprise. Cela permet toujours de dégager des économies importantes pouvant varier en fonction des activités et des installations. Lesquelles économies sont exprimées en gaz à effet de serre, donc en empreinte carbone. Du côté de la matière, le recyclage permet d’optimiser l’utilisation des matériaux avec un cycle de vie plus long, et toutes les conséquences qui en découlent en matière de déplacements/transport évités, donc également d’empreinte carbone. Le recours à l’énergie verte via le solaire photovoltaïque, la biomasse, l’éolien… permet aussi aux entreprises d’avoir accès à une énergie verte décarbonée, dont l’usage se ré- percutera aussi sur l’empreinte carbone de l’entreprise.

En général, on ne pourra pas lister les technologies durables, car cela dépend des usages et des problèmes identifiés lors du bilan carbone. Par ailleurs, il faudra toujours penser à des technologies fonctionnant avec de l’énergie électrique (par exemple, les chaudières…), à des fournisseurs de proximité (pour éviter les déplacements et les trajets), à de la mobilité durable (chariots élévateurs électriques, par exemple), à la création de circuits fermés de la matière (recyclage des déchets, des chutes, de l’eau de process…).

Quels sont les critères essentiels à prendre en compte lors du choix des options d’adaptation les plus pertinentes ?

Les critères sont essentiellement techniques et financiers. Sur le plan technique, on réfléchira en termes de complexité technologique, de disponibilité, d’entretien et de maintenance et surtout d’intégration dans les process existants . Et sur le plan financier, on examinera la capacité d’investissement de l’entreprise et le temps de retour sur investissement.

Dans ce sens, la réalisation d’un bilan carbone permet à l’entreprise de disposer d’un plan d’action adapté précisant les dysfonctionnements, les actions de redressement, l’impact qui sera généré, l’investissement nécessaire et le temps de retour sur investissement (TRI).

En fonction de sa stratégie de développement, l’entreprise doit prioriser les préconisations du plan d’action élaboré et programmer la mise en place et la stratégie de suivi des performances. Les actions de transition énergétique doivent être cohérentes et « matcher » avec la stratégie de développement globale de l’entreprise (lien avec le procurement [fonction achat de l’entreprise, NDLR], le choix des prestataires, le marketing, la certification…).

Quel est le coût financier de l’adaptation ?

Le coût est très variable en fonction des actions à entreprendre, des technologies à acquérir, des changements à mener… Le coût financier doit être analysé en fonction de l’impact qui sera généré sur la durabilité, la résilience et la compétitivité de l’entreprise. Personnellement, je préfère parler de coût économique, car cela permet d’intégrer dans la réflexion d’autres paramètres non financiers tels que l’emploi, la dégradation de l’environnement, la diversification des marchés… Ce sont des aspects valorisés à travers la transition verte, mais qui n’apparaissent pas dans le calcul.

En revanche, il est vrai que le financement est considéré comme l’une des barrières principales entravant le développement des entreprises au Maroc dont le tissu est majoritairement composé de PME et TPE.

Nous constatons cela en discutant avec les entreprises. Beaucoup préfèrent dédier l’investissement à d’autres activités de l’entreprise ayant peu ou pas d’impact sur sa transition verte, surtout dans des marchés où elle n’est pas exigée. Un raisonnement court-termiste qui limite la transition dans un corner purement « esthétique ».

Pour ces entreprises, il existe différentes solutions de financement disponibles spécifiques aux investissements verts pouvant être consultées sur le site Internet de l’AMEE (Agence Marocaine de l’Efficacité Énergétique), www.amee.ma

Avez-vous des bonnes pratiques à recommander aux entreprises ?

Je pense que les meilleures pratiques à recommander c’est tout d’abord, un changement de « mind set » pour considérer la transition comme un levier et une opportunité de développement et non pas comme un fardeau lié à l’accès d’un marché donné.

Dans le cadre de ce changement, il faudra adopter deux bonnes pratiques sur l’ensemble de la chaine de valeur de l’activité de l’entreprise en vue de répondre aux deux questions suivantes : comment puis-je optimiser l’utilisation des ressources et comment je puis-je intégrer des ressources alternatives et renouvelables dans mon process ? Les deux questions sont complémentaires et permettront à l’entreprise de s’inscrire dans un processus continu d’amélioration et d’optimisation. Deux leviers majeurs pour atteindre la résilience et la compétitivité à travers la transition verte.

Propos recueillis par Dounia Z. Mseffer

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