Face aux défis engendrés par les changements climatiques, le secteur privé marocain a un rôle crucial dans les mécanismes d’adaptation et de résilience. Conscientes de l’importance de cette transition, les entreprises marocaines sont contraintes de mettre en place des pratiques durables et innovantes pour réduire leur empreinte carbone et gérer les risques climatiques. Zoom sur les engagements du Maroc et les mesures phares en la matière.
C’est un fait : aujourd’hui, le Maroc subit de plein fouet l’impact des changements climatiques : sécheresses prolongées, inondations, élévation du niveau de la mer, perte de biodiversité, incidences sur les ressources hydrauliques entrainant une perte de rendements des cultures, stress hydrique… Avec 620 m3/ habitant/an, le Maroc est l’un des pays les plus touchés par le stress hydrique et se rapproche rapidement du seuil de pénurie absolue fixé à 500 m3/habitant/an.
Face à cette situation, le Maroc a mis en place depuis quelques années différentes politiques en faveur de l’environnement et du climat. Bien que ses émissions de gaz à effet de serre (GES) soient faibles (0,2 % des émissions mondiales de GES), le pays a adopté des mesures de lutte contre le changement climatique, a ratifié les conventions internationales en la matière et a développé de nombreux programmes et stratégies tant sur le volet adaptation que sur le volet atténuation. Le Maroc a ainsi ratifié en 1995 de la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC), le Protocole de Kyoto en 2002 et l’Accord de Paris en 2016.
Dans le cadre de l’Accord de Paris, le pays s’est engagé à réduire de 45,5 % ses émissions de GES à l’horizon 2030 et aussi à respecter, à travers sa Contribution Déterminée au Niveau National (CDN), l’objectif de limiter à 1,5°C l’augmentation des températures d’ici 2100. Sur le volet de la transition énergétique, le pays ambitionne d’augmenter à 52 % la part des énergies renouvelables dans la puissance globale installée et de réduire de 20 % la consommation d’énergie à l’horizon 2030.
Dans cette perspective, le Ministère de la Transition Énergétique et du Développement Durable est en train de travailler sur la refonte de la Stratégie nationale de développement durable (SNDD). Selon le site web du ministère, l’objectif à travers cette stratégie est de « mettre en œuvre les fondements d’une économie verte et inclusive à l’horizon 2030 ». Selon cette stratégie, la durabilité doit être au centre de toutes les politiques publiques afin de permettre la convergence avec les objectifs de développement durables (ODD) des Nations Unies et la mise en place d’outils pour influer sur les comportements.
En 2020, le Maroc lancé le Plan Climat National 2020- 2030 (PCN) visant à « rendre son territoire et sa civilisation plus résilients face au changement climatique tout en assurant une transition rapide vers une économie sobre en carbone ». En outre, un Plan National d’Adaptation ainsi que 7 Plans Climats Régionaux sont en cours d’élaboration.
Atténuation et adaptation : deux leviers à disposition des entreprises
Selon le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), « L’adaptation au changement climatique se réfère aux actions qui contribuent à réduire la vulnérabilité aux effets actuels ou attendus du changement climatique, comme les extrêmes météorologiques et les catastrophes naturelles, l’élévation du niveau des mers, le déclin de la biodiversité ou l’insécurité alimentaire et hydrique. » L’atténuation du changement climatique regroupe quant à elle toutes les actions visant à diminuer le degré de réchauffement de la planète et utilise pour cela deux principaux leviers : la réduction des émissions de GES et l’augmentation des puits et réservoirs de carbone qui captent et stockent le CO2 de l’atmosphère (forêts, sols, herbiers marins, zones humides…).
En réponse aux changements climatiques, l’entreprise peut mettre en place des actions d’atténuation – pour réduire son empreinte carbone et contribuer à ralentir les émissions globales de GES – ou d’adaptation, c’est-à -dire se préparer aux impacts, aux risques et aux opportunités à venir. Avec ces deux catégories d’actions, l’entreprise peut devenir plus résiliente et compétitive. « Ce travail suppose une transition des modèles de production et de management de l’entreprise vers des modèles verts disposant d’une faible empreinte carbone, et économiquement viable », souligne Nadia Zeddou, Fondatrice et Directrice générale du Cabinet GREEN WAVE.
Aujourd’hui, la mesure d’atténuation la plus répandue est l’utilisation des énergies renouvelables pour une meilleure décarbonation. La Stratégie de développement bas carbone à l’horizon 2050 précise les principaux axes pour une décarbonation réussie de l’économie marocaine : accélération du développement des énergies renouvelables pour une électricité décarbonée ; augmentation de l’électrification des usages dans l’industrie, le bâtiment et le transport; généralisation de l’efficacité énergétique ; efficacité des ressources ; et, enfin, encouragement de l’économie circulaire et réduction et valorisation des déchets.
Pour encourager les entreprises à entamer une démarche de décarbonation, la loi 82-21 relative à l’autoproduction électrique a été adoptée en 2023. Grâce à cette loi, n’importe quel opérateur économique peut produire sa propre électricité, par exemple à l’aide de panneaux photovoltaïques, et vendre l’excédent à l’ONEE. Cela leur permet ainsi de diminuer leurs factures d’électricité et de réduire leur empreinte carbone. Mais, pour réussir cette transition bas carbone et monter en compétitivité, les entreprises marocaines doivent investir dans des technologies propres et rentables.
Une multiplication des risques climatiques pour les entreprises
Quels que soient la taille ou le secteur d’activité, toutes les entreprises dépendent de ressources ou de chaines de valeurs sensibles aux aléas climatiques. En effet, les risques et les impacts des changements climatiques sont nombreux pour les entreprises : détérioration des actifs, perte de productivité, pénurie d’eau pour les processus industriels, impact sur le réseau électrique et coupures, augmentation du coût des ressources…
Au Maroc comme ailleurs, on constate une multiplication de ces évènements climatiques extrêmes (inondations, élévation du niveau de la mer, canicule…) qui peuventa voir des répercussions financières et matérielles importantes non seulement sur les actifs de l’entreprise, mais aussi sur ses clients, ses fournisseurs… Malheureusement, la situation climatique ne va pas s’arranger dans les années à venir : le réchauffement attenduestde2°Cen2030,2,7°Cen2050et4°Cà la fin du siècle. Autrement dit, les aléas climatiques sont appelés à s’intensifier et à se multiplier et ce sera toute la chaine de valeur des entreprises qui en sera déstabilisée. S’adapter au changement climatique n’est donc plus une simple option pour les entreprises : c’est aujourd’hui un engagement nécessaire.
Si l’impact économique des changements climatiques est aussi important, c’est parce qu’ils perturbent les systèmes sociaux et économiques dont dépend l’entreprise pour son développement et sa croissance et en particulier l’accès aux ressources naturelles (eau, énergie, sols, bois…) qui est directement lié aux conditions climatiques. Ainsi, elle doit non seulement s’adapter à ces enjeux, mais surtout anticiper la situation climatique pour une meilleure gestion des risques.
« Dans ce contexte, l’entreprise doit être proactive : s’adapter et anticiper l’impact et les risques liés aux changements climatiques, tout en saisissant les opportunités pouvant émerger de ce nouveau contexte » explique Nadia Zeddou.
L’efficacité énergétique, un autre levier de la décarbonation
L’autre moyen de réduire sa consommation énergétique et d’accélérer le processus de décarbonation est l’efficacité énergétique. Ce chantier stratégique pour le Ministère de la Transition Énergétique et du Développement Durable est porté par l’Agence Marocaine pour l’Efficacité Énergétique (AMEE).
L’efficacité énergétique concerne toutes les techniques, les technologies et les méthodes visant à réduire la consommation d’un système (bâtiment, local, industrie, entreprise…) et à améliorer sa performance énergétique. Elle se mesure en faisant le rapport entre l’énergie consommée et l’énergie utilisée par le système.
Mettre en place une démarche d’efficacité énergétique peut par exemple consister à adopter des normes de construction pour une meilleure isolation thermique, à mettre en place des éclairages basse consommation ou des systèmes de valorisation des déchets ou encore à utiliser des combustibles dérivés des déchets. Également appelé combustible solide de récupération ou encore combustibles et matières de substitution, ce mode de valorisation des déchets fait l’objet d’un partenariat entre les pouvoirs publics et l’Association professionnelle des cimentiers.
La gestion des ressources en eau est également un axe prioritaire pour faire face aux changements climatiques ce qui est d’autant plus vrai au Maroc, pays qui connait une sécheresse structurelle et dont les ressources en eau s’amenuisent.
Pour préserver cette ressource, les industries ont la possibilité d’utiliser dans leurs process des eaux non conventionnelles issues par exemple de stations de traitement des eaux usées ou encore du dessalement de l’eau de mer.
Dans le cadre de son Programme Eau, OCP exploite des « techniques innovantes et non conventionnelles » visant à le « dispenser de l’utilisation des eaux douces à l’horizon 2030 ». Sur son site web, le groupe indique que 80 % des eaux utilisées dans le traitement du phosphate sont recyclées. Mise en service en août 2023, la station de dessalement d’eau de mer de Safi utilise la technologie de l’osmose inverse. Elle permettra de répondre aux besoins du groupe OCP pour ses activités industrielles et contribuera également à l’approvisionnement en eau potable des villes d’El Jadida et de Safi. OCP a par ailleurs construit trois stations de traitement des eaux usées à Khouribga, Benguerir et Youssoufia, qui selon la même source, permettent de traiter et valoriser plus de 10 millions de mètres cubes d’eaux usées urbaines par an.
La décarbonation : nouvel enjeu de compétitivité
Aujourd’hui, toutes les entreprises marocaines, multinationales et TPME, qui exportent vers l’Union européenne doivent rapidement relever le défi de la décarbonation. En octobre 2023 est entré en vigueur le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) de l’Union européenne. Ce mécanisme vise à garantir que les produits importés dans l’UE respectent les mêmes normes environnementales que ceux produits localement, en taxant les importations provenant de pays où les
réglementations environnementales sont moins strictes. Le MACF sera mis en place en deux temps. Jusqu’en décembre 2025, les importateurs devront produire aux douanes un rapport trimestriel détaillant notamment les émissions réelles – directes et indirectes – des marchandises importées sur le marché européen, sans « ajustement financier ». Ensuite, à partir du 1er janvier 2026, en plus d’une déclaration annuelle, ils devront compenser les écarts d’émissions de carbone des marchandises importées en achetant des certificats MACF, au prix en vigueur sur le marché carbone européen. Le calcul des émissions sera effectué selon le type de marchandise et le pays d’origine. Le MACF couvrira dans un premier temps le fer, l’acier, l’aluminium, le ciment, les fertilisants, l’hydrogène et l’électricité ainsi que certains intrants, produits intermédiaires et matières premières.
Pour rester compétitifs sur le marché européen, les exportateurs marocains doivent ainsi rapidement décarboner leur production. Mais comment les TPE et PME peuvent-elles s’adapter sans que cela ne freine leur croissance? Pour Nadia Zeddou, la transition verte n’est pas censée freiner le développement et la croissance des entreprises, tout au contraire, elle doit les catalyser. « Une TPE ou une PME est plus fragile qu’une grande entreprise, et doit de ce fait améliorer sa résilience en urgence et en faire une opportunité de croissance. D’autre part, les TPE et PME disposent de modes managériaux flexibles, un point considéré comme avantage en faveur d’une transition accélérée : moins de bureaucratie dans la prise de décision, contrairement aux grandes entreprises, où parfois le nombre de procédure et process de prise de décision risque de devenir un blocage », conclut-t-elle.
Dounia Z. Mseffer

