Abderrahim Ksiri, Coordinateur national de l’Alliance Marocaine pour le Climat et le Développement Durable
Comment s’est développée l’Alliance Marocaine pour le Climat et le Développement Durable (AMCDD) pour devenir aujourd’hui la principale plateforme d’associations concernant ces sujets ?
L’AMCDD est née pour répondre à un besoin exprimé par les associations dans le domaine de l’environnement et plus généralement du développement durable : nous voulions, tous ensemble, pouvoir parler d’une seule voix pour représenter la société civile dans les grands dossiers environnementaux. L’idée était de pouvoir se coordonner pour être l’interlocuteur des acteurs étatiques, mais aussi territoriaux.
En 2014, un projet mené par le PNUD a permis de réaliser une vaste étude, auprès d’associations du secteur dans chaque région, en vue de constituer un réseau et dresser une feuille de route. Trois ans plus tard, l’AMCDD est née en réunissant plus de 300 ONG qui ont véritablement coconstruit cette alliance. Aujourd’hui, le réseau continue de se développer et rassemble plus de 1000 ONG. Il est d’ailleurs devenu un exemple pour beaucoup de pays qui viennent étudier notre organisation pour s’en inspirer.
Comment fonctionne l’AMCDD pour jouer ce rôle vis-à-vis des pouvoirs publics et participer aux débats autour du climat et du développement durable ?
Il existe une vraie complémentarité entre l’AMCDD et les associations qui la composent. Ces dernières sensibilisent le public et agissent sur le terrain, autour de leurs engagements respectifs, tandis que l’Alliance a notamment pour objectifs de renforcer leurs capacités et de les représenter au niveau des instances régionales, nationales et internationales.
À ce titre, l’AMCDD est présente, entre autres, dans l’OGP (Partenariat pour un gouvernement ouvert) et la Maison Méditerranéenne du Climat, ou encore membre de la Commission nationale climat et biodiversité et de la Commission du littoral. Nous sommes également sollicités par les autorités, par exemple pour étudier les PDR (Programme de développement régional) et contribuer à l’intégration de la dimension climat dans les différents projets. Nous travaillons donc aussi bien avec les territoires qu’au niveau national.
Quels sont, d’après vous, les enjeux du changement climatique au Maroc ?
Tout d’abord, il faut que tous les acteurs comprennent qu’on ne parle pas de météo, mais bien de climat. Cette problématique doit être intégrée dans tous les programmes et projets menés au Maroc, car elle est transversale. Cela concerne à la fois des enjeux économiques, financiers, sociaux, et bien sûr environnementaux, avec notamment la gestion de l’eau et la biodiversité. Tout est lié, la crise climatique touche tous les secteurs : la pêche par le réchauffement des océans, l’agriculture par la sécheresse, le tourisme indirectement, l’industrie avec l’exploitation des ressources…
Et derrière, ce sont des emplois qui sont menacés, donc tout le monde doit changer de modèle. Le climat est l’affaire de tous, entreprises comme citoyens. Il faut de la durabilité dans tous les projets.
Au Maroc, la crise hydrique provoque une vraie prise de conscience : pendant longtemps, sa prise en compte n’était que très partielle, mais maintenant, depuis qu’elle prend de l’ampleur, tout le monde a compris qu’il fallait changer les modes de vie. On sait à présent qu’on ne doit plus exporter n’importe comment ni se déplacer comme avant. C’est devenu vital.
Justement, comment renforcer efficacement la lutte contre le changement climatique au Maroc ?
La clé c’est d’avoir une stratégie. Nous sommes ainsi fiers d’avoir participé à l’élaboration de la Stratégie nationale de neutralité carbone 2050, qui sera détaillé par le gouvernement lors de la COP28. Cela nous donne vraiment un cap clair, qui doit maintenant être décliné au niveau régional.
L’AMCDD s’engage justement à travailler avec toutes les régions pour que cette stratégie ne reste pas uniquement nationale : chaque commune doit avoir sa propre stratégie de neutralité carbone 2050. Tout le monde doit adhérer à la démarche et la rendre opérationnelle à son niveau, en revoyant tous les programmes en ce sens.
Il faut travailler toute l’année et tous ensemble : entreprises, acteurs publics, acteurs associatifs, universités, médias… Il y a notamment deux grandes actions à mener : dialoguer avec les parties prenantes, pour améliorer la planification actuelle, et permettre aux associations de sensibiliser les populations, qui doivent s’approprier les projets de leurs collectivités. Ce dernier point est l’un des maillons très faibles de notre démocratie : la relation entre élus et populations ne fonctionne qu’au moment des élections, alors qu’il faut mobiliser en permanence.
Que manque-t-il localement pour réussir à rendre opérationnelles les stratégies ?
Le Maroc ne manque ni d’experts ni de moyens, mais on a le sentiment que tout se perd lorsqu’il s’agit de mettre en place les projets concrètement. Il faut améliorer la gouvernance et les conditions de déploiement sur le terrain.
Il est nécessaire aussi d’inverser la tendance en identifiant et analysant localement les besoins, avant de les faire remonter au niveau national pour les intégrer dans les programmes : il faut une politique ascendante et non plus descendante. Il est essentiel de renforcer l’action territoriale.
Quelles sont les actions à mener en priorité ?
En réalité, lorsque nous parlons d’approche systémique pour l’environnement, tout est important. S’il y a un maillon manquant, l’ensemble est déséquilibré : par exemple, vous pouvez préparer un grand projet, mais si vous oubliez le volet communication et sensibilisation de la population, tout peut échouer. Chaque composante est importante. Néanmoins, nous avons choisi quelques sujets à mettre en avant pour mobiliser les citoyens : il s’agit notamment du développement de territoires durables (mobilité, économie circulaire, aménagement du territoire, urbanisme…), de la protection des forêts et espaces verts, du soutien de l’économie bleue, ou encore de la gestion de l’eau.
Entretien réalisé par Thomas Brun
