Le Maroc face au changement climatique – Une adaptation en urgence

Iskander Erzini Vernoit : « Il faut réussir la transition vers une économie verte »

Iskander Erzini Vernoit, Co-fondateur et directeur de l’Initiative Imal pour le Climat et le Développement

En quoi consiste l’Initiative Imal ?

L’Initiative Imal est un think tank basé à Rabat, qui a pour mission de soutenir la transition vers une économie verte compétitive et neutre en émissions de gaz à effet de serre, ainsi que la résilience pérenne des écosystèmes et des communautés au Maroc, dans la région arabe et sur le continent africain. Nous contribuons pour cela à l’action climatique et au développement durable, en pleine cohérence avec l’Accord de Paris, les Objectifs de Développement Durable, l’Agenda 2063, et le Nouveau Modèle de Développement du Maroc.

Nous sommes sept cofondateurs, reconnus au niveau international pour notre travail sur le changement climatique et dont la plupart faisaient partie de l’équipe organisatrice de la COP22 à Marrakech en 2016. L’idée était de prolonger la dynamique et le leadership marocains en matière de politique internationale climatique nés de cet événement. Nous avons reçu le soutien de plusieurs fonds philanthropiques, dont notamment la Fondation Rockefeller, et nous nous sommes lancés en 2022, à l’occasion de la COP27 à Charm el-Cheikh, en Égypte.

Quels sont les objectifs de votre think tank ?
Nous nous positionnons comme une organisation de réflexion et un facilitateur indépendant du changement, pour co-créer, mettre en relation et enrichir la connaissance et les expertises locales et internationales. Nous privilégions donc l’approche participative, en partenariat avec les acteurs concernés, tout en déployant une communication pertinente sur ces sujets. Nous avons ainsi pour objectifs de formuler des conseils stratégiques et prospectifs pour nourrir la réflexion des décideurs politiques, de la société civile, des secteurs privé et financier, des collectivités territoriales, ainsi que de l’ensemble des parties prenantes. Tout cela doit contribuer à intégrer, de façon systémique, les questions climatiques dans les politiques publiques au Maroc, dans la région arabe, sur le continent africain, et au niveau global.

Face au changement climatique, quels sont les grands défis à relever dans ces régions ?
Nous considérons qu’il y a deux grands défis, qui comportent également de réelles opportunités. Tout d’abord, il faut réussir la transition vers une économie verte, avec tous les enjeux de décarbonation. Les pays arabes y sont très sensibles en tant qu’exportateurs d’énergies fossiles, mais cela concerne aussi un pays comme le Maroc, qui doit

décarboner ses chaînes de valeur. C’est par exemple le cas du secteur automobile dont il faudrait repenser l’intensité carbone du mode de production. C’est d’autant plus important que l’Union européenne met en place la taxe carbone, qui ne manquera pas de s’étendre à de plus en plus de produits. Il s’agit donc aussi de compétitivité économique et industrielle. Les pays d’Afrique du Nord ont un potentiel extraordinaire en ce qui concerne les énergies renouvelables, avec notamment le solaire ou l’éolien, et il faut absolument en faire un atout.

Quel est l’autre grand défi ?

L’autre grand défi est de développer une résilience multidimensionnelle, favorisant le développement humain et économique. De façon générale, les pays africains ont des vulnérabilités sociales, économiques et parfois politiques qui peuvent rendre difficile la résilience face aux changements climatiques. Hélas, certains de ces pays sont parmi les plus touchés dans le monde, avec par exemple le stress hydrique qui concerne l’Afrique du Nord.

Les prévisions sont catastrophiques et, si rien n’est prévu en termes d’adaptation, les conséquences seront terribles, avec notamment la réduction des récoltes de plus de 30 %. C’est encore plus préoccupant que pour d’autres pays où l’économie est davantage diversifiée. Au Maroc, la fréquence des saisons sèches a déjà quintuplé au cours des deux dernières décennies, et cela va encore s’aggraver. En 2022, l’État a alloué 10 milliards de dirhams pour faire face à la pire sécheresse depuis 40 ans. Le défi est donc important pour développer une résilience envers le changement climatique.

Pour relever ces défis, quels sont les autres enjeux identifiés par votre think tank ?

Pour favoriser l’économie verte et la résilience, nous avons identifié des questions transversales qui sont prépondérantes. D’une part, nous travaillons sur l’axe finance et investissement, car il est primordial que les pays puissent accéder à des financements abordables pour relever ces défis. Nous nous engageons au niveau international pour rendre ces capitaux plus nombreux et plus disponibles.

Tout cela nécessite des actions de superpuissances, telles que les États-Unis, l’Union européenne et la Chine : il y a donc beaucoup à faire pour améliorer la représentation des pays en développement. Nous considérons que les acteurs non étatiques de la région ont un rôle essentiel à jouer dans la défense des intérêts des pays, en complément de la diplomatie climatique des acteurs étatiques.

D’autre part, nous travaillons également sur l’axe diplomatie et coopération. Les pays d’Afrique du Nord, et plus généralement les pays africains et arabes, doivent faire entendre leur voix pour défendre leurs intérêts sur la scène internationale. Ils ont besoin notamment de réformes financières internationales, du soutien des pays riches, ou encore de réductions d’émissions de la part des plus grands pays pollueurs.

Entretien réalisé par Thomas Brun

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