Le Maroc face au changement climatique – Une adaptation en urgence

Khalid El Rhaz : en août dernier, la barre des 50 °C a été franchie pour la première fois au Maroc

Interview de Khalid El Rhaz, Chef de service climat et changements climatiques au sein de la Direction Générale de la Météorologie

D’après le rapport sur l’état du climat au Maroc, que faut-il retenir de l’année 2022 ?

Tout d’abord, il faut retenir que l’année 2022 est l’année la plus chaude jamais enregistrée au Maroc depuis plus de 40 ans. La température moyenne annuelle a dépassé de 1,63 °C la normale climatologique, établie sur la période 1981 – 2010. De plus, nous pouvons aussi dire que la hausse est encore plus forte par rapport à l’ère préindustrielle : le Maroc et la région méditerranéenne sont d’ailleurs parmi les plus touchés par le réchauffement constaté dans le monde.
Il faut également retenir que 2022 a été une année particulièrement pauvre au niveau de la pluviométrie. La campagne agricole 2021 – 2022 a été la plus sèche depuis 40 ans. Cela dépasse de loin ce que l’on avait observé dans les années 1980, pourtant considérées comme des années de grande sécheresse. Enfin, l’année 2022 a aussi été marquée par de très nombreux incendies de forêt, qui ont ravagé des milliers d’hectares et causé de lourdes pertes matérielles et humaines.

Est-ce que cette hausse de température et cette faible pluviométrie s’inscrivent dans des tendances longues de plusieurs années et quelles sont les conséquences ?

Oui, en effet, 2022 est la  4e année consécutive de grande sécheresse. Cela pose de vraies questions en ce qui concerne l’évolution de l’agriculture par exemple, même si les régions ne sont pas toutes impactées de la même manière. En ce qui concerne les températures, lorsque nous analysons de longues séries, nous constatons des tendances très marquées pour les températures maximales comme pour les températures minimales. On parle moins de ces dernières, mais elles jouent aussi un rôle important. Ainsi, quand la température diminue peu la nuit, cela influence directement le bien-être des personnes. De même, en agriculture, cela pose d’autres problèmes : par exemple, certains cerisiers ont besoin de plusieurs jours de froid, où la température descend en dessous d’un certain seuil, pour se développer. Avec le réchauffement observé, les récoltes deviennent plus difficiles.
Ces tendances risquent donc de remettre en cause certaines cultures dans notre pays.

Sait-on déjà comment va se situer l’année 2023 pour la température et la pluviométrie ?

En ce qui concerne la pluviométrie, 2023 constituera très probablement une 5e année consécutive de sécheresse au Maroc. La campagne agricole 2022 – 2023 étant aussi l’une des plus sèches depuis 40 ans. Pour la température, nous ne pouvons pas nous prononcer pour le moment. L’année n’est pas encore terminée et les chiffres peuvent varier. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que nous avons connu des journées très chaudes cette année,avec des records qui ont été battus. Le 11 août 2023, la barre des 50°C a été franchie pour la première fois au Maroc, dans la région d’Agadir. C’est un record national absolu. De même, dès le mois d’avril, la barre des 40°C a été dépassée dans plusieurs régions, ce qui n’est pas du tout habituel.

Le renforcement de ces tendances s’explique-t-il par le changement climatique ?

Oui, les études, y compris au Maroc, montrent clairement que ce que nous venons d’évoquer pour les températures du mois d’avril a pour cause le changement climatique. Sans ce phénomène, nous n’aurions pas atteint de telles températures et battu ces records. Nous sommes unanimes : les tendances thermiques et pluviométriques observées incarnent réellement ce changement climatique. On assiste notamment à une migration de l’aridité du sud vers le nord. Et cela va continuer pour ce qui est du réchauffement thermique couplé à une raréfaction des précipitations.

Justement, disposez-vous de projectionspourlesprochainesannées et décennies ?
Tout à fait, nous travaillons toujours avec des projections lorsque nous étudions les tendances climatiques au Maroc. Elles montrent que le réchauffement est bien là et qu’il va continuer. Les modèles d’analyse sont clairs sur ce point. De même, en ce qui concerne la pluviométrie, il existe différents scénarios, qui tendent globalement vers une réduction pluviométrique dans la moitié nord du pays. Par contre, dans le sud, nous prévoyons de plus en plus de remontées tropicales, durant la saison de la mousson, c’est-à-dire de mai à septembre environ. Cela signifie que ces régions pourront connaître des précipitations sous forme d’averses orageuses parfois intenses. Il s’agira donc d’un apport pluviométrique à prendre en compte.

Ces changements ont de nombreuses conséquences pour le pays : comment la Direction Générale de la Météorologie (DGM) accompagne-t-elle le gouvernement pour les prendre en compte ?

D’une part, la DGM participe à ce que l’on appelle « la gestion des risques et des catastrophes»,avec des systèmes d’alerte précoce très efficaces, qui permettent de signaler les phénomènes météorologiques intenses tels que les fortes précipitations, les inondations, les vagues de chaleur, les vents forts… Cela permet aux autorités d’agir en conséquence et d’anticiper ces phénomènes. D’autre part, la DGM propose des services climatiques à différents partenaires. Par exemple, avec le Ministère de l’Agriculture, nous utilisons le « monitoring du climat » pour renseigner sur l’état du climat dans l’ensemble du Royaume et fournir des données agrométéorologiques. Cela permet aux décideurs de travailler sur des informations actualisées et sur des prévisions, en vue de faire les bons choix pour l’avenir. Nous faisons la même chose avec les secteurs de l’hydraulique, ou encore de l’énergie : grâce à nos nombreuses stations météorologiques et à nos modèles numériques de temps et de climat, nous pouvons leur fournir de multiples données parfaitement adaptées à leurs problématiques.

Ainsi, grâce à nos différentes projections qui s’étendent jusqu’à 2100, les Ministères peuvent décider quelles politiques mener pour répondre aux nouveaux enjeux climatiques.

Entretien réalisé par Thomas Brun

Lire les articles du dossier

Articles à la une