Le Maroc face au changement climatique – Une adaptation en urgence

Changement climatique : le Maroc n’a plus le choix

La multiplication des records de chaleur et des périodes de sécheresse ne laisse aucun doute : le Maroc subit déjà les conséquences du changement climatique. Face aux perspectives catastrophiques annoncées, le Royaume doit s’adapter et tout faire pour atténuer le réchauffement de la planète.

Les assemblées annuelles de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), qui se sont tenues le mois dernier à Marrakech, étaient placées sous le signe de la réforme et du changement climatique. L’urgence de la situation, signalée depuis de nombreuses années notamment par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), est désormais au cœur des discussions dans les plus hautes instances internationales. Considéré comme l’un des pays les plus touchés au monde par le réchauffement planétaire, le Maroc s’est d’ailleurs vu accorder, il y a quelques semaines, un prêt de 1,3 milliard de dollars par le FMI pour renforcer sa résilience face aux risques climatiques. Cette somme va permettre au Royaume de financer les projets les plus urgents, dans un contexte qui devient de plus en plus tendu.

L’année la plus chaude depuis 40 ans

Ainsi, dans son rapport sur l’État du climat au Maroc en 2022, la Direction Générale de la Météorologie (DGM) annonce que « l’année 2022 est l’année la plus chaude jamais enregistrée au Maroc depuis plus de 40 ans ».

On y apprend en effet que les températures moyennes ont été supérieures à la normale pendant 80 % des jours de l’année, et que quatre records de température moyenne mensuelle au niveau national ont été battus.
La DGM explique que le cas du Royaume s’inscrit dans « un contexte global marqué par une augmentation constante des concentrations de gaz à effet de serre ayant pour conséquence un réchauffement global, puisque les huit dernières années sont les plus chaudes jamais enregistrées au niveau mondial ». Une tendance qui devrait se poursuivre en 2023, puisqu’après l’inhabituelle vague de chaleur durant le mois d’avril dernier, d’autres records ont été battus. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire du Maroc, la barre des 50 °C a été franchie le 11 août 2023 dans la région d’Agadir, avec 50,4 °C. Selon Khalid El Rhaz, Chef du service climat et changements climatiques au sein de la DGM, ces récents phénomènes s’expliquent principalement par le réchauffement climatique et cela devrait s’accentuer dans les prochaines années (lire l’entretien ci-après).

Sécheresse record pour la saison agricole

Autre conséquence du changement climatique, la sécheresse est de plus en plus inquiétante au Maroc. Toujours d’après le rapport de la DGM, « en termes de pluviométrie, l’année 2022 a été déficitaire de 27 % par rapport à la normale ». De plus, « les quatre dernières années, de 2019 à 2022, ont été les quatre années consécutives les plus sèches depuis au moins les années 1960, avec un déficit pluviométrique de 32 % ». Ainsi, la campagne agricole 2021-2022, qui coïncide avec la saison des pluies, est la plus sèche depuis au moins 40 ans.

Ces données sont extrêmement préoccu-
pantes, quand on sait l’importance du secteur
agricole au Maroc. Le gouvernement, conscient
de la gravité de la situation, cherche à accompagner ces tendances. Lors de la présentation du rapport de la DGM, en mai 2023, Nizar Baraka, Ministre de l’Équipement et de l’Eau, a en effet indiqué que « le Maroc, de par sa situation géographique, est fortement exposé aux répercussions et aux risques des conditions météorologiques et climatiques », affirmant que « cela est intensifié par les changements climatiques que connaît le monde, et qui constituent aujourd’hui des défis qui doivent être pris en compte à tous les niveaux ».

De grands défis à relever

Ces défis ont été détaillés dans différents rapports et plans d’action depuis de nombreuses années. Parmi eux, le Plan Climat National 2030 a été élaboré par le Ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, en partenariat avec des organismes internationaux tels que le PNUD. Présenté en 2019, il s’appuie sur cinq piliers stratégiques : « asseoir une gouvernance climatique renforcée, renforcer la résilience face aux risques climatiques, accélérer la transition vers une économie sobre en carbone, inscrire les territoires dans la dynamique climat, et renforcer les capacités humaines, technologiques et financières ». Depuis, le Royaume s’est également doté d’un Plan National d’Adaptation, qui vise à intégrer l’adaptation au changement climatique dans la planification de développement au niveau des secteurs et des territoires, ainsi que de Plans Climatiques Régionaux, qui ont pour objectif de décliner localement la politique climatique en l’adaptant à chacune des régions du Maroc.

Ce dernier point est essentiel, selon Abderrahim Ksiri, coordinateur national de l’Alliance marocaine pour le climat et le développement durable : « l’un de nos objectifs est d’accompagner chaque collectivité locale dans la prise en considération des enjeux climatiques pour mieux les traduire en actions sur le terrain » (lire l’entretien p. 40).

Plus récemment, en octobre 2022, c’est la Banque mondiale qui a publié son Rapport Climat et Développement pour le Maroc. Elle y rappelle que le Royaume s’est fixé des objectifs ambitieux à l’horizon 2035, à travers l’élaboration du Nouveau Modèle de Développement (NMD), et que le pays doit aujourd’hui relever « des défis inextricablement liés pour mettre en œuvre cette vision : une vulnérabilité accrue au changement climatique; un besoin urgent d’accélérer les réformes structurelles pour placer son développement sur une trajectoire plus solide, équitable et durable; et une marge de manœuvre budgétaire réduite ».

La pénurie d’eau : une menace globale

Parmi tous les risques climatiques, la pénurie d’eau est de loin le plus redouté au Maroc. En effet, comme l’explique la Banque mondiale, cette problématique pourrait influer sur presque tous les aspects du développement socio-économique futur : « le Royaume est l’un des pays les plus pauvres en eau au monde et se rapproche rapidement du seuil de pénurie absolue en eau fixé à 500 m3 par personne et par an ». La multiplication et l’aggravation des périodes de sécheresse constituent déjà une source majeure de volatilité macroéconomique et une menace pour la sécurité alimentaire nationale. Dans une perspective à plus long terme, selon la Banque mondiale, la réduction de la disponibilité en eau et la baisse des rendements agricoles due au changement climatique pourraient réduire le PIB à hauteur de 6,5 %. De plus, l’institution explique que « l’agriculture pluviale (bour) est particulièrement vulnérable aux sécheresses et à la pénurie d’eau : alors qu’elle représente encore 80 % de la superficie cultivée du pays et emploie la majorité des travailleurs agricoles, les changements induits par le climat sur l’agriculture pluviale pourraient entraîner l’exode rural de 1,9 million de Marocains (soit 5,4 % de la population totale) d’ici à 2050 ».

Hausse de la fréquence des événements climatiques extrêmes
La multiplication des événements climatiques extrêmes est également une source d’inquiétude croissante pour le Maroc. Khalid El Rhaz, de la Direction Générale de la Météorologie, explique qu’il s’agit de « différents types d’événements climatiques qui ont eu des conséquences importantes en 2022. Ainsi, paradoxalement, lors des années de sécheresse, il y a de fortes précipitations qui peuvent provoquer des crues éclair. C’est ce qui s’est passé notamment dans le sud du pays, avec des inondations qui ont occasionné beaucoup de dégâts. De même, les conditions météorologiques – la chaleur, la sécheresse et le vent – ont favorisé le déclenchement et le maintien de feux de forêt, qui ont été très nombreux. Plus de 10 000 hectares ont été détruits, avec de lourdes pertes humaines et matérielles. »

Dans son rapport, la Banque mondiale met aussi l’accent sur les inondations, qui sont les catastrophes naturelles liées au climat les plus fréquentes au Maroc. Frappant de manière disproportionnée les ménages vulnérables, elles causeraient en moyenne chaque année des pertes directes estimées à 450 millions de dollars. De plus, étant

donné que le littoral du pays concentre plus de 65 % de la population et 90 % de l’industrie, l’élévation du niveau de la mer constitue un autre facteur de stress à long terme, en particulier pour les zones de faible altitude où ce phénomène contribue à exacerber les risques d’inondation.

S’adapter et atténuer le changement climatique

Face aux dramatiques conséquences du changement climatique, le Maroc, comme l’ensemble de la planète, doit mettre en place des mesures pour s’adapter aux nouvelles réalités – meilleure gestion de l’eau et protection des populations entre autres – mais aussi agir pour atténuer le réchauffement dans les prochaines décennies, en développant une « économie verte » faible en émissions de gaz à effet de serre (GES).

L’enjeu étant de permettre au Royaume d’atteindre ses objectifs de développement tout en respectant ses engagements climatiques. Pour cela, la Banque mondiale a identifié trois axes prioritaires, qui semblent bien alignés avec les ambitions du pays : « lutter contre la pénurie d’eau et les sécheresses, notamment dans le contexte du nexus eau – agriculture; améliorer la résilience aux inondations, afin de préserver les économies et les moyens de subsistance urbains et côtiers; et décarboner l’économie en envisageant une trajectoire visant une neutralité carbone d’ici aux années 2050 ». Soucieuse de garantir au Maroc des conditions pour continuer sa progression socio-économique, la Banque mondiale explique que le Royaume peut suivre une politique « qui contribue à la réalisation des objectifs en matière de climat et de développement de manière synergétique ». Les exercices de modélisation présentés dans son rapport montrent que le choix d’une trajectoire résiliente et bas carbone ne compromettrait pas sa stabilité macroéconomique. Ils indiquent, au contraire, que le PIB et la croissance seraient plus élevés qu’en cas d’inaction, tandis que les finances publiques et les soldes extérieurs pourraient également s’améliorer si des politiques appropriées sont mises en place.

Décarboner progressivement l’économie

Au-delà de l’adaptation nécessaire aux nouveaux paramètres climatiques, le Maroc doit donc mettre en place un cadre pour accélérer sa transition vers une économie sobre en carbone. Le Plan Climat National 2030 présente ainsi plusieurs chantiers qui devront guider le Royaume dans les prochaines années : transition énergétique, construction de bâtiments performants, développement d’une agriculture durable et raisonnée, accélération industrielle adaptée à l’atténuation des effets du changement climatique, accompagnement du secteur du transport et de la logistique pour atténuer ses émissions de GES, gestion intégrée des déchets pour mettre en œuvre une économie circulaire ou encore amplification du rôle central de la forêt en matière de stockage du carbone… De son côté, la Banque mondiale estime que le Maroc pourrait viser la neutralité carbone d’ici les années 2050 en tirant pleinement parti de ses ressources abondantes et compétitives en énergies renouvelables et en développant son ambitieux programme de reboisement. Pour l’institution, le secteur de l’électricité est la pierre angulaire de la stratégie de décarbonation : d’abord parce qu’il est le principal émetteur de GES, mais aussi, car il permet de soutenir la décarbonation de secteurs qui sont également de gros émetteurs – tels que le transport routier et l’industrie. « Bien que le Maroc ne représente que 0,2 % des émissions mondiales de GES, l’intensité carbone de son secteur de l’électricité reste élevée », explique-t-elle. La décarbonation du secteur électrique nécessiterait notamment la fermeture progressive des centrales à charbon, grâce au déploiement des énergies renouvelables et des technologies de stockage de l’énergie, tout en recourant au gaz naturel comme combustible de transition.

De nombreuses opportunités

Cette démarche de décarbonation de l’économie marocaine, en plus d’atténuer le réchauffement climatique, pourrait également être porteuse de nombreuses opportunités pour le Royaume. Pour commencer, en plus de contribuer à renforcer l’indépendance énergétique du pays et à réduire le coût moyen de production de l’électricité, l’investissement dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique, conformément aux objectifs fixés par le gouvernement pour 2030, pourrait permettre de créer environ 28000 emplois nets par an, selon la Banque mondiale, soit 9 % du déficit annuel d’emplois (estimé à 300 000).


Par ailleurs, le Maroc est particulièrement bien placé au niveau international pour profiter des avantages économiques qui pourraient découler de la tendance globale à la décarbonation. En effet, son économie est étroitement intégrée à l’Union européenne, qui a adopté des objectifs très ambitieux en termes d’action climatique. De fait, pour la Banque mondiale, « la décarbonation représente pour l’industrie marocaine une opportunité de maintenir, voire d’accroître sa part de marché en Europe. Elle augmenterait également l’attractivité du Royaume pour les investissements directs étrangers (IDE) et pourrait faire du Maroc un véritable “hub” pour les investissements et les exportations vertes, avec des retombées positives pour la croissance économique et la création d’emplois. »

La question du financement

Pour parvenir à relever ces nombreux défis, le Maroc aura besoin d’importants financements. Dans son discours à l’occasion de la cérémonie de signature de l’Accord de Paris, en 2015, Sa Majesté Le Roi Mohammed VI avait déjà soulevé cette question : « Ceci exige de convenir d’une feuille de route concrète, claire et prévisible en vue de mobiliser les fonds nécessaires au financement des projets et, partant, de favoriser le changement que nous entendons réaliser au niveau des schémas de l’investissement privé ». Le Plan Climat National 2030 estime l’investissement en matière d’atténuation des effets du changement climatique à 50 milliards de dollars, dont 48 % sont conditionnés par un financement international. De plus, il indique que le programme d’adaptation mobilisera, lui, 35 milliards de dollars, pour lesquels le Maroc envisage de dédier au minimum 15 % de ses budgets d’investissement.

L’importance des fonds nécessaires va donc, non seulement, imposer au Royaume des efforts financiers conséquents, mais également exiger une forte implication du secteur privé et surtout l’appui de la communauté internationale. Autant de sujets et débats cruciaux dans les années à venir, qui influenceront grandement la capacité du Maroc à agir face au changement climatique.

Thomas Brun

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