Depuis la pandémie de Covid-19, l’industrie des jeux vidéo a pris une ampleur inédite dans le monde, dépassant les 200 milliards de dollars. Fort d’un marché en pleine expansion, le Maroc a décidé d’en faire un véritable levier de développement économique et social pour les prochaines années.
League Of Legends, Valorant, PUBG mobile, FIFA, Free Fire, Fortnite… si ces noms ne vous disent pas grand-chose, vous êtes probablement en train de passer à côté de la plus grande industrie du divertissement au monde. Il s’agit en effet de quelques-uns des jeux vidéo les plus pratiqués au Maroc, d’après la Fédération royale marocaine de jeux électroniques (FRMJE).
Une industrie mondiale gigantesque
Qu’ils utilisent des consoles, des ordinateurs, des tablettes ou encore des téléphones mobiles, les joueurs sont de plus en plus nombreux, notamment depuis les différents confinements imposés durant la pandémie de Covid-19. Aujourd’hui, cette industrie génère un chiffre d’affaires de plus de 200 milliards de dollars dans le monde, dépassant largement celles de la musique et du cinéma réunies. Les acteurs du gaming sont en effet très nombreux et diversifiés : constructeurs de consoles, ordinateurs et téléphones, mais aussi d’équipements spécialisés (chaises « gamers », casques…), éditeurs de jeux vidéo, boutiques en ligne, joueurs amateurs et professionnels, organisateurs de compétitions, diffuseurs télévisés et « streamers » (joueurs qui retransmettent les vidéos de leurs parties sur Internet), associations et fédérations, opérateurs de télécommunication… L’écosystème est immense et grandit chaque jour, attirant ainsi de plus en plus d’investisseurs.
Un potentiel prometteur au Maroc
Au Maroc, le gaming est relativement développé, même si les chiffres sont encore difficiles à obtenir. D’après les estimations, cette industrie aurait généré près de 140 millions de dollars de revenus dans le pays en 2022. Ce qui en ferait l’un des plus gros marchés de la région MENA. Mais le calcul demeure sujet à caution, en raison des pratiques informelles et du manque de visibilité des éditeurs sur le Royaume. En effet, les jeux de ces derniers ne sont pas toujours disponibles dans les « stores » (boutiques en ligne) accessibles depuis le Maroc, et les joueurs doivent bien souvent utiliser ceux d’autres pays pour faire leurs achats. Ainsi, bon nombre de paiements ne sont pas comptabilisés au Maroc, ce qui rend difficile l’évaluation réelle du marché national. Heureusement, le Royaume attire de plus en plus d’éditeurs et le problème tend, semble-t-il, à se régler peu à peu.
Il faut dire que le marché a de quoi les intéresser, avec 4 millions de joueurs réguliers, d’après la Fédération, auxquels on doit ajouter 4 autres millions de joueurs occasionnels, soit un potentiel de 8 millions au total.
Plus encore, l’étude DigitrendZ 2022, publiée
il y a quelques mois, annonce 15 millions de joueurs au Maroc, dont l’immense majorité joue de façon intermittente sur smartphone, notamment à des jeux comme Candy Crush. C’est d’ailleurs ce qui explique la grande disparité entre les chiffres : les profils des joueurs sont très hétérogènes. Difficile en effet de mélanger un « gamer », jouant plusieurs heures par jour sur pc ou console, et un joueur occasionnel, qui ouvre de temps en temps un jeu sur son téléphone.
Un marché qui se structure
Conscient de cet important potentiel, le Maroc entend structurer et développer cette industrie d’avenir, qui touche en particulier les jeunes. En 2020, la création de la FRMJE a ainsi marqué une étape essentielle pour le gaming marocain : contrairement à de nombreux pays, ce n’est pas une simple association qui gère cette activité, mais bien une organisation soutenue par le gouvernement.
L’un de ses objectifs est de démocratiser la pratique des jeux vidéo au sein du Royaume, car, au-delà des smartphones, le gaming est encore difficilement accessible pour la majorité des jeunes Marocains.
Par exemple, la console PlayStation 5 de Sony coûte plus de 7000 dirhams, tandis qu’un « PC gamer », ordinateur suffisamment puissant pour jouer aux jeux les plus récents, dépasse vite les 10 000 dirhams. Pour répondre à cette problématique, la Fédération a signé en 2022 une convention de partenariat avec le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication en vue d’équiper 100 Maisons de jeunes en espaces de gaming, pour un montant de 250 000 dirhams chacune. Par ailleurs, le marché se développe également avec l’ouverture régulière de nouvelles salles de gaming, notamment à Casablanca et Rabat, où les joueurs peuvent venir se défier sur des consoles et ordinateurs de dernière génération.
La multiplication de ces initiatives contribue en outre à l’essor du e-sport, qui est la pratique compétitive des jeux vidéo. L’organisation de compétitions, un temps freinée par la pandémie de Covid-19, a repris de plus belle, sous l’impulsion de la Fédération et de différents partenaires tels que la Marocaine des jeux et des sports (MDJS) ou les opérateurs télécoms.
Levier d’emplois et d’investissements
Cet engouement pour le gaming et le e-sport est une opportunité économique pour le Maroc. L’organisation du premier « Morocco e-sport Summit » en octobre 2022 a ainsi été l’occasion de réunir des responsables marocains, des investisseurs et des développeurs de jeux pour évoquer les perspectives de cette filière au Maroc. À cette occasion, Mohamed Mehdi Bensaïd, Ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, a notamment déclaré la « volonté du Royaume de développer cette industrie prospère au niveau mondial ». « Si les jeunes Marocains sont les premiers consommateurs de e-sport dans la région MENA, il est temps de passer à la production et au développement de contenus dans le domaine du gaming », a-t-il poursuivi. Selon lui, cette filière va permettre l’émergence de nouveaux métiers au Maroc, principalement dans l’intelligence artificielle et le « coding », et le pays doit favoriser la formation dans ces secteurs pour saisir les opportunités.
Pour donner corps à cette ambition, le ministère a également annoncé le lancement de la Cité du gaming à Rabat en 2024 (voir encadré). Ce projet vise à constituer un écosystème autour de l’industrie du gaming, afin d’attirer de nombreux investisseurs nationaux et internationaux, sur le modèle de ce qui a déjà été fait dans les domaines de l’automobile et de l’aéronautique par exemple. La création de jeux nécessite en effet de multiples compétences qui pourront être réunies dans une même zone. D’après le référentiel des métiers du secteur, publié par le syndicat français du jeu vidéo, il existe des dizaines de professions spécifiques, liées au management, au design, à l’image et au son, à la technologie, ainsi qu’à l’édition et au support. Ainsi, la Cité du gaming pourrait, à terme, créer plusieurs milliers d’emplois.
Un enjeu sociétal
En plus de cette dimension économique, le gaming constitue également un véritable levier d’inclusion sociale et numérique. En équipant les Maisons de jeunes, la FRMJE est convaincue d’œuvrer pour une meilleure intégration des jeunes à la société. D’une part, l’accès au matériel de gaming et les compétitions de e-sport les familiarisent avec le monde digital, qu’ils ne maîtrisent pas toujours, surtout lorsqu’ils vivent dans des régions rurales. D’autre part, la pratique des jeux vidéo est aujourd’hui reconnue comme un atout pour obtenir un emploi. En effet, les entreprises apprécient le profil des gamers : au-delà de leur bonne connaissance des outils numériques, ils sont généralement réputés pour leur esprit d’initiative et leur capacité à prendre rapidement des décisions. Ainsi, certains jeux aiguisent leurs réflexes et développent leurs compétences en matière de stratégie.
À noter également que certaines entreprises intègrent le gaming dans leur démarche de responsabilité sociétale. Par exemple, depuis 2020, Inwi organise des ateliers ludo-éducatifs du jeu Minecraft Education Edition dans différents collèges et lycées. Mis en œuvre aux côtés du ministère de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports, ce programme permet d’encourager l’apprentissage dans plusieurs disciplines, grâce à l’utilisation de ce jeu vidéo.
Prévenir les risques liés au gaming
Cependant, l’emballement autour du gaming et de ses multiples atouts ne doit pas faire oublier que cette pratique comporte un certain nombre de risques. Parmi eux, l’addiction est sans doute le plus redouté : les jeux sont de plus en plus attrayants et captivants, ce qui peut conduire à un usage excessif, voire compulsif.
Dans cette situation, les joueurs perdent la notion du temps et peuvent négliger leur famille, leurs études ou leur travail. De plus, cette addiction peut aussi avoir un impact sur la santé mentale et physique, entraînant des problèmes tels que l’anxiété, la dépression et des troubles du sommeil.
Autre risque avéré, l’isolement social est souvent craint par l’entourage des gamers. Certains jeux tendent à immerger les joueurs dans des univers très prenants, où ils construisent des relations sociales virtuelles au détriment de leurs interactions sociales réelles, pourtant indispensables à leur équilibre. Là encore, les conséquences de cet isolement social peuvent être importantes dans les sphères familiale, amicale et professionnelle.
Pour éviter ces risques, la Fédération prône une pratique responsable des jeux vidéo et multiplie les actions de sensibilisation. C’est notamment le cas lors des formations destinées aux associations locales qui animent les Maisons de jeunes : l’accent est mis sur le contrôle des horaires de jeux et l’adaptation des activités en fonction de l’âge des joueurs. De même, la FRMJE recommande aux parents d’encadrer l’usage du gaming, en vérifiant avant tout que les jeux sont bien appropriés aux enfants et qu’ils ne nuisent pas à leurs temps de travail et de sommeil.
L’enjeu est également de rassurer les familles méfiantes vis-à -vis des jeux vidéo, en leur montrant, au contraire, qu’une pratique responsable peut être bénéfique aux jeunes. L’émergence de plusieurs champions nationaux de e-sport ainsi que leur médiatisation croissante, est aussi un argument pour encourager une approche équilibrée du gaming et l’inscrire durablement dans la société marocaine.
Thomas Brun

