Le gaming au Maroc

Interview de Soufiane El Filali

« Le gaming a une dimension sociétale »

Soufiane El Filali, Directeur marketing et communication de la Fédération royale marocaine des jeux électroniques

Depuis quand la Fédération royale marocaine des jeux électroniques (FRMJE) existe-t-elle et quel est son rôle ? 

La FRMJE a été créée en décembre 2020 et elle est opérationnelle depuis juillet 2021. Elle s’inscrit dans le sillage de la politique de développement social, économique et sportif insufflée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Elle vise principalement à fournir un cadre légal et organisationnel pour les compétitions de jeux électroniques. Elle est là également pour soutenir les communautés de joueuses et de joueurs, ainsi que les équipes marocaines. Enfin, la FRMJE représente le Maroc au sein des institutions internationales, mais aussi dans les différentes compétitions que le pays dispute.

Quels objectifs poursuit la Fédération à travers ces différentes missions ? 

Au-delà des compétitions et des équipes nationales, le cœur de notre activité est le développement d’une pratique responsable pour nos jeunes. L’objectif est de favoriser une approche positive du gaming (NDLR : pratique des jeux vidéo), en évitant, entre autres, l’addiction. De même, nous cherchons à promouvoir l’inclusion. Nous avons, par exemple, signé un partenariat avec le Ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication pour équiper 100 Maisonsde jeunes avec des « PC gamer » (NDLR : ordinateurs configurés pour le gaming) de dernière génération, des consoles de jeux, ainsi que tous les accessoires nécessaires et une connexion fibre.

En quoi cela favorise-t-il l’inclusion ?

Le gaming est un moyen pour la jeunesse marocaine d’accompagner la transformation digitale du pays, en intégrant le marché du travail grâce aux compétences développées sur les jeux vidéo. Beaucoup de domaines sont concernés : réseaux sociaux, intelligence artificielle, cryptomonnaies… Aujourd’hui, de nombreuses d’entreprises recrutent à travers le gaming, car le profil des joueurs est très recherché : ce sont des personnes initiées au digital, capables de prendre rapidement des décisions et qui font preuve d’initiative.

Au-delà de l’aspect ludique, il existe donc une vraie dimension sociétale du gaming. Nous pouvons également parler de l’inclusion des femmes, qui est l’une des priorités de la Fédération. Nous soutenons ainsi des équipes féminines et des joueuses qui s’illustrent actuellement au plus au niveau international. C’est un travail qui commence localement, avec les associations, et qui donne dès lors de très bons résultats.

Vous parliez de pratique responsable précédemment : comment éviter les dérives liées aux jeux vidéo ?

La promotion des jeux vidéo s’accompagne systématiquement d’actions de sensibilisation. Dans les Maisons de jeunes, par exemple, nous animons l’activité gaming en formant les associations locales. Cela concerne l’organisation des compétitions sur différents jeux, en faisant notamment respecter l’âge minimum pour jouer. Nous les sensibilisons également à l’importance d’exercer un contrôle sur les horaires de jeux, afin de proposer un cadre responsable aux jeunes. Le discours est le même envers les parents, qui ont parfois une mauvaise image des jeux vidéo : nous voulons leur montrer que le gaming peut être pratiqué de façon responsable et qu’ils ont un rôle à jouer en accompagnant leurs enfants dans la pratique. C’est le meilleur moyen pour tirer profit du gaming.

Quels sont actuellement les jeux les plus pratiqués au Maroc ?

Afin de répondre à cette question, nous avons lancé en 2022 un « pack gamer » auprès des joueurs marocains, pour leur proposer de participer à différents évènements de la fédération. Nous avons eu près de 40 000 adhésions et cela nous a permis d’identifier les jeux les plus pratiqués au Maroc. Ainsi, le jeu qui arrive en tête est FIFA, suivi de PUBG mobile et de e-football. Ensuite viennent Free Fire, Valorant, League of Legends, Fortnite, Counter-Strike et Street Fighter.

A-t-on des données sur le marché du gaming et son évolution au Maroc ?
On estime qu’il y a aujourd’hui environ quatre millions de joueurs actifs au Maroc, avec un potentiel immédiat de huit millions, c’est-à-dire des personnes qui ont déjà joué ou jouent de façon intermittente. En termes de chiffre d’affaires, il n’y a pas de données très précises pour le moment, mais on considère que le Maroc est dans le top 3 de la région MENA. Les études sont encore rares, car il est difficile de tracer tous les circuits de consommation, avec notamment une partie informelle. En tout cas, on sait que le marché est en pleine progression et cela devrait continuer, étant donné qu’il existe une réelle volonté du Gouvernement de faire du Maroc un hub africain du gaming et des sports digitaux, à l’instar d’autres industries. Le lancement de la Cité du Gaming à Rabat, pour développer un écosystème d’acteurs locaux et internationaux, va d’ailleurs dans ce sens.

Que manque-t-il aujourd’hui au Maroc pour progresser et quels sont les acteurs qui doivent se mobiliser ?
Tout d’abord, il est important de souligner que nous avons la chance, au Maroc, d’avoir une fédération étatique fortement soutenue par le Gouvernement. Ce n’est pas souvent le cas dans les autres pays, y compris en Europe, où le e-sport est parfois géré par de simples associations. Bien entendu, l’État ne peut pas tout faire et la mobilisation du secteur privé est indispensable pour progresser. Cela peut passer par du sponsoring ou des investissements dans des infrastructures, telles que des serveurs ou des data centers. Il y a également encore des efforts à faire pour rendre la connexion fibre plus accessible aux joueurs, en s’adaptant à leur pouvoir d’achat. Il existe une vraie opportunité pour les entreprises qui souhaitent s’adresser aux jeunes, en se positionnant durablement sur le gaming et le e-sport.

Propos recueillis par Thomas Brun

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