Eva Nguyen Binh, invitée de Conjoncture

« Les jeunes ont envie d’être acteurs du monde »

À l’occasion du Forum Safir de l’Entrepreneuriat Social, organisé les 30 et 31 mai derniers à Casablanca, Eva Nguyen Binh, Présidente de l’Institut français était de passage au Maroc. Conjoncture l’a rencontrée.

En quoi consiste le programme Safir ?

Safir est un programme financé par l’Union européenne qui est mis en œuvre par un consortium de partenaires, dont l’Institut français est le pilote. Il comporte deux parties : la formation des jeunes au plaidoyer sur les sujets d’engagement citoyen (l’environnement, l’égalité femme-homme…) et le soutien à l’entrepreneuriat social.

Le programme est déployé dans 7 pays de la région : le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Égypte, le Liban, la Jordanie et la Palestine. Lancé en 2020, il s’achèvera en 2024. Sur sa partie entrepreneuriat social, le programme Safir a déjà permis de soutenir via l’incubation plus de 90 projets et d’accompagner 40 projets jusqu’à l’accélération. Plus largement, il a permis de former et de sensibiliser plus de 450 jeunes à l’entrepreneuriat social. Dans ce consortium, nous travaillons avec 18 universités fédérées par l’Agence universitaire de la francophonie, avec des incubateurs, ainsi qu’avec CFI pour tout ce qui concerne la formation à la prise de parole et aux médias. Nous avons reçu au total 890 candidatures.

Au-delà des projets très concrets qui sont mis en œuvre, un des grands intérêts du programme est la mise en réseau pour tous ces jeunes qui ne se connaissaient pas entre eux et aussi entre incubateurs. La création et l’animation de ce type de communauté sont un outil puissant pour faire émerger d’autres projets, d’autres idées. Nous avons donc souhaité organiser cette rencontre [le Forum Safir, NDLR] afin de réunir pour la première fois au Maroc les 40 porteurs de projet, dont la plupart ont fait le déplacement. Mi novembre, une grande rencontre aura lieu à Paris pour réunir cette fois-ci plus largement les membres du projet Safir.

L’Institut français a fêté l’an dernier ses 100 ans : quelles ont été les évolutions majeures durant ce centenaire d’existence ?

L’Association française d’action artistique a vu le jour en 1922. Ensuite, il y a eu beaucoup de réformes, de fusions et de changements de statut pour aboutir à ce qui est aujourd’hui l’Institut français, qui, lui, a été créé formellement en 2010. Les évolutions ont été de différentes natures. L’une des grandes missions de l’Institut français est de soutenir la visibilité de la culture et de la langue françaises à l’étranger. À côté de cela, s’est beaucoup développée une des autres grandes missions de l’Institut français qui est la coopération culturelle entre la France et les autres pays. Cet axe particulièrement fort consiste à monter des projets ensemble pour mieux faire connaître la France et mieux se connaître les uns les autres à travers la culture et les arts.

Différents types d’actions ont ainsi été développés. Le premier est le débat d’idées qui revient à créer des plateformes, des espaces où les gens peuvent échanger entre eux. Cela permet de faire passer des messages, d’expliquer qui nous sommes, d’expliquer nos idées, mais également de les confronter aux autres. Cela est devenu un pan très important de notre activité qui, de plus, nous est beaucoup demandé. Et je pense que plus il y a des tensions géopolitiques dans le monde, plus on a besoin de ce type d’espaces. C’est assez une spécificité française que d’aimer débattre.

Nous avons par exemple développé il y a environ 10 ans le programme « La Nuit des idées » aujourd’hui déployé dans une centaine de pays dans le monde. En ce qui concerne le soutien à l’entreprise, nous avons par exemple lancé cette année un programme dédié aux entreprises

créatives et culturelles que nous accompagnons à l’export en partenariat avec Business France. Le programme Safir, quant à lui, prend place dans un pan de notre action qui n’existait pas encore il y a 20 ans : le dialogue avec la société civile. Safir est finalement au croisement du débat d’idée et du soutien à l’entrepreneuriat culturel et social. C’est aussi un espace de rencontre et de dialogue.

Ce sont donc trois axes qui ont été développés plus ou moins récemment, mais qui n’existaient pas au commencement de l’histoire de l’opérateur culturel qu’est l’Institut français. Tout cela est également beaucoup lié aux Printemps arabes qui, je pense, ont été un tournant majeur. Nous nous sommes en effet rendu compte que les jeunes avaient des aspirations pas forcément connues ou comprises des autres générations et que personne n’était alors capable de capter. Leurs moyens de communication, notamment les réseaux sociaux, nous échappent. Aujourd’hui on remarque qu’ils s’emparent de beaucoup de sujets dont on ne parlait pas ou peu quand j’étais jeune, par exemple l’engagement de la jeunesse, l’écoute des jeunes, l’environnement, l’égalité femme-homme… En fait, ils ont envie d’être acteurs du monde et vu l’importance de cette population dans beaucoup de pays, il est essentiel de se demander quelles sont leurs aspirations.

Dans un monde géopolitique particulièrement complexe, comment se porte le rayonnement culturel de la France à l’international ?

Dans notre action, il existe une tendance assez forte : au lieu d’imposer un modèle, une culture, nous privilégions avant tout le partenariat. Nous essayons de partir des besoins du terrain, des envies locales et je pense que cela fait une énorme différence.

Le mot à la mode c’est la « co-construction », c’est-à-dire réfléchir ensemble à des projets communs et à la manière dont les Instituts français peuvent devenir des plateformes au service des industries culturelles et créatives locales et des artistes locaux.

Nous faisons en sorte de mettre en contact les artistes français de passage avec des partenaires, des artistes locaux pour créer des collaborations sur la durée. J’ai par exemple rencontré une jeune dessinatrice française, Aude Massot, qui collabore actuellement avec Fedwa Misk, autrice, afin de réaliser ensemble une bande dessinée dans le cadre d’une résidence au sein de l’Institut français de Casablanca. Aujourd’hui, ce type de démarches est beaucoup plus porteur.

Comment la francophonie évolue-t-elle dans un contexte où l’anglais prend de plus en plus de place dans les affaires et auprès des jeunes ?

Je pense qu’il y a de la place pour la francophonie comme il y a de la place pour toutes les langues. Pour nous, c’est important d’avoir cette diversité linguistique dans le monde. La domination d’une seule langue, c’est en fait la domination d’un seul mode de pensée et je pense que cela ne nourrit pas la richesse du monde que d’avoir une seule façon de penser.

Bien sûr, l’anglais est un vecteur de communication évident, mais il me semble que nous avons dépassé la conception d’un monde où l’on ne parle que l’anglais. Par exemple, aux États-Unis, énormément de personnes parlent l’espagnol et c’est peut-être cette langue qui va finalement dominer.

La Francophonie est une communauté, une espèce de grande famille. Et, au-delà de cela, ce sont aussi des cultures en partage et pas uniquement la culture française, loin de là. Pour moi, le plurilinguisme est une richesse, et donc, en son sein, la Francophonie est une richesse. Évidemment, ce n’est pas toujours un acquis. Cette diversité linguistique nécessite un effort et notamment un effort d’apprentissage. Avec le Covid, mais aussi l’inflation (les cours de langue peuvent coûter cher), comment pouvons-nous réinventer les cours de langue avec le distanciel et le présentiel et comment peut-on adapter nos modèles alors que l’inflation atteint plus de 10 %? C’est important d’y réfléchir avec les entreprises. Car, quand on embauche, on embauche quelqu’un qui sait parler des langues, mais surtout quelqu’un qui sait comprendre son environnement professionnel et les différents types de clients auxquels il peut avoir affaire. Les langues nous apprennent également des schémas mentaux et des différences culturelles qui sont cruciaux pour le monde professionnel.

Quel est votre regard sur la coopération entre le Maroc et la France dans le domaine culturel ?

Je suis de passage au Maroc, mais j’ai pu me rendre compte en très peu de temps de la vitalité de la création contemporaine et de l’envie de créer des jeunes Marocains, par exemple dans le domaine du street art. L’Institut français de Casablanca est très ouvert au public et aux partenaires locaux. Ce qui nous intéresse, c’est de savoir comment discuter et créer ensemble autour de thèmes transversaux tels que la transition écologique, qui est l’une de mes priorités, mais aussi autour de sujets sociétaux comme l’égalité femme-homme.

Au Maroc il existe un réseau très dense d’Instituts français et d’Alliances françaises. J’ai beaucoup apprécié le dynamisme de l’équipe et j’ai pu constater les liens très forts qu’elle entretient avec les artistes et les porteurs de projets. Nous disposons de nombreux outils : la médiathèque, l’auditorium, le fablab, les casques de réalité augmentée, le studio son pour créer des podcasts… Car, pour nous, il est important d’être en phase avec les nouvelles pratiques.

Les partenariats avec les entreprises sont également très importants, au-delà du mécénat. J’ai vraiment à cœur de développer des projets avec elles, dès le départ, dès le lancement des idées, et non pas à la fin pour demander un financement.

L’évolution de nos méthodes de travail et de la manière d’envisager nos actions s’applique aussi aux entreprises. Donc, merci à elles pour leur soutien et leur coopération.

Propos recueillis par Nadia Kabbaj

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