Nasser Bouchiba, expert des relations sino-marocaines
On observe une nette accélération des investissements chinois au Maroc ces dernières années. Qu’est-ce qui explique, selon vous, cette montée en puissance et quels secteurs en profitent le plus aujourd’hui ?
La montée en puissance des investissements chinois au Maroc s’explique d’abord par des relations politiques fondées sur un respect mutuel entre les deux chefs d’État, qui créent un cadre stable et propice aux affaires. Ensuite, le Maroc évalue soigneusement les contributions de chaque partenaire. Le Royaume ne recherche pas uniquement des financements : il privilégie la complémentarité et le partenariat équilibré. C’est ce qui explique la multiplication de projets en coentreprise (joint-venture) ces dernières années, notamment dans les batteries électriques, les équipements de dessalement d’eau et d’autres secteurs stratégiques liés à l’industrialisation et à la transition énergétique.
Au-delà de l’économie, beaucoup parlent d’une dimension géopolitique. Les investissements chinois au Maroc traduisent-ils aussi une stratégie d’influence ?
Il serait réducteur de parler d’« influence » au sens classique. La relation maroco-chinoise repose avant tout sur un partenariat d’égal à égal, ancré dans une longue tradition d’amitié et de respect mutuel entre les deux chefs d’État. Le Maroc mène depuis plusieurs années une politique de diversification de ses partenaires, appuyée sur une monarchie bénéficiant d’un large soutien populaire et sur la conscience du rôle essentiel que joue le Royaume pour la stabilité de la Méditerranée. Cette approche traduit l’aspiration à bâtir, avec nos partenaires internationaux, un modèle de développement partagé, capable de servir de référence pour nos pays amis en Afrique et dans le monde arabe.
Comment le Maroc parvient-il à garder l’équilibre entre ses partenaires traditionnels occidentaux et cette nouvelle dynamique asiatique ?
Depuis l’indépendance, le Maroc a cherché à construire un modèle libéral encadré par l’État, conscient du manque initial de ressources humaines. Feu le Roi Mohammed V puis Feu le Roi Hassan II – que Dieu ait leurs âmes – ont ainsi prôné une politique de non-alignement, tout en tirant parti des atouts de chaque système. Ce choix s’est traduit par un marché ouvert pour attirer les investissements et promouvoir le développement, accompagné d’une intervention de l’État pour protéger les populations les plus vulnérables. Sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc a renforcé ses liens avec ses partenaires traditionnels et stratégiques tout en s’ouvrant à de nouveaux acteurs, notamment asiatiques, devenus aujourd’hui des partenaires incontournables. Cette combinaison d’ouverture et de souveraineté permet à Rabat de maintenir un équilibre durable entre l’Occident et la dynamique asiatique, au bénéfice du développement national.
Concrètement, quels effets ces investissements peuvent-ils avoir sur l’emploi, le transfert de compétences ou encore la montée en gamme de l’industrie marocaine ?
La Chine, à travers ses centres de réflexion, a parfaitement saisi l’importance du Maroc comme partenaire stratégique. Les succès enregistrés dans les télécommunications, le secteur bancaire et, plus récemment, les nouvelles énergies montrent que ce partenariat est appelé à se renforcer. Nous espérons tirer pleinement parti des investissements chinois, en particulier lorsqu’ils s’accompagnent d’un transfert réel de compétences et de technologies, tout en mobilisant nos acteurs économiques locaux pour en démultiplier les effets sur l’emploi et sur la montée en gamme de notre industrie. À l’horizon 2030, nous souhaitons que la Chine rejoigne les efforts de nos partenaires traditionnels dans le développement de nos Provinces du Sud, une région appelée à devenir un pôle majeur d’intégration régionale le long de la façade atlantique de l’Afrique. Un tel engagement accélérerait la création d’emplois qualifiés, renforcerait l’innovation locale et consoliderait la place du Maroc comme hub industriel et logistique reliant l’Afrique, l’Europe et l’Asie.
Rida Ançari
