Eaux et forêts au Maroc

Une forêt marocaine en grande vulnérabilité

Réchauffement climatique, pression humaine et baisse des précipitations affectent dangereusement la forêt marocaine et ses fonctions écologique, sociale et économique. La stratégie « Forêts du Maroc 2020-2030 » compte y remédier.

Les forêts au Maroc, ce sont un peu plus de 9 millions d’hectares. Ce qui représente 12,7 % du territoire national. Ces massifs forestiers et autres nappes alfatières (steppes composées d’alfa formant un écosystème) abritent les deux tiers des plantes et le tiers des espèces animales vivant au Maroc. Autant dire que les forêts sont les gardiennes de la biodiversité nationale, une des plus riches des pays du pourtour méditerranéen.

Un trésor écologiquepage34image62574720

Les plus grandes concentrations de forêts se trouvent naturellement dans les reliefs montagneux du Haut Atlas, Anti-Atlas, Moyen Atlas et le Rif, mais on les retrouve également dans les plaines atlantiques, la région du Gharb, le Souss ou encore la région de Casablanca, Benslimane, Rabat et Kénitra avec les massifs des Zaers et de la Maâmora. Les essences qui les composent sont aussi bien des arbres résineux (cèdre de l’Atlas, thuya de Berbérie, genévriers, pins, sapins…) que les feuillus (chêne vert, arganier, chêne-liège, chêne zéen, acacias sahariens…).

La forêt est un véritable trésor écologique qui contribue à protéger des sols de l’érosion, à conserver les ressources hydriques et à préserver faune et flore sauvages. L’espace forestier fait également vivre un secteur économique créateur de milliers d’emplois directs. On estime à 10 % la contribution réelle de la forêt marocaine au PIB agricole.

Près de sept millions d’habitants vivent dans ou à proximité des régions forestières et dépendent donc de cet espace pour subsister notamment à travers l’exploitation du bois ou des autres ressources naturelles et des biens et services fournis par la forêt. Selon un rapport de la Commission des infrastructures, de l’énergie, des minéraux et de l’environnement, remis à la Chambre des représentants et rendu public en juin 2021, « les forêts au Maroc fournissent sept emplois principaux, et leur valeur est estimée à 1,5 % du produit intérieur brut (PIB) ». Un rapport qui fait état également de « la détérioration du couvert forestier au Maroc qui est estimée à 17 000 hectares par an, avec un taux de succès de reboisement qui ne dépasse pas les 48 % en deux ans ».

Cette détérioration est principalement due aux activités humaines, dont la collecte de bois de feu, mais également l’élevage, les incendies et les défrichements. Ce sont avant tout ces actions-là qui représentent un danger permanent pour la préservation des espaces forestiers. Les coupes de bois, estimées à plus de trois millions de tonnes par an, sont autant utilisées en milieu rural, comme source d’énergie (cuisson et chauffage) par les ménages, qu’en milieu urbain pour les fours, les hammams…

Le prélèvement sauvage de bois est la source principale de la déforestation et de la dégradation de la biodiversité puisque le volume des coupes illégales excède la capacité des forêts marocaines.

Ensuite, il y a le surpâturage, un autre problème causé par les parcours des troupeaux qui, à cause du réchauffement climatique, s’installent plus durablement dans les massifs forestiers. Enfin, le défrichement constitue également un danger pour la forêt marocaine. Une action humaine illégale qui permet aux paysans d’agrandir leur terrain agricole.

Aux actions humaines s’ajoutent les effets du réchauffement climatique qui, non seulement fragilise les massifs forestiers en raison de la pluviométrie insuffisante, mais aussi provoque les incendies dévastateurs. Tous ces facteurs cumulés affectent dangereusement la forêt ainsi que ses multiples fonctions : sociale, écologique et économique.

Une nouvelle stratégie

Lancée par le Souverain le 13 février 2020, la stratégie nationale de développement du domaine forestier baptisée « Forêts du Maroc 2020-2030 » sonne comme une bonne nouvelle pour le paysage forestier national, car elle vise à répondre à tous ces défis.

Tout d’abord, cette stratégie ambitionne « d’infléchir la problématique de dégradation et d’établir un équilibre entre conservation et développement de la forêt et de ses ressources. » Elle vise aussi « à rattraper 30 ans de dégradations des espaces forestiers nationaux, à renforcer la compétitivité du secteur et assurer sa modernisation, à réconcilier les Marocains avec la forêt et à développer un patrimoine forestier pour toutes les générations et les tranches sociales, selon un modèle de gestion durable, inclusif et générateur de richesse. »

Cinq grandes orientations ont été ainsi définies : la conversion du domaine forestier en un territoire de développement, l’adoption d’une approche participative associant tous les intervenants, le renforcement des capacités productives des forêts, la protection de leur biodiversité et, enfin, l’amélioration de leur durabilité. Des actions ont déjà été menées dans plusieurs régions du pays. Par exemple, le Parc national de Souss-Massa (33800 hectares) s’est doté, en janvier 2022, d’un nouveau plan de gestion afin d’être en phase avec les objectifs de la stratégie en vue de devenir dans les prochaines années une destination écotouristique. Autre action stratégique : la création en avril 2022 de l’Agence nationale des eaux et forêts, devant jouer un rôle central dans la mise en œuvre de la stratégie.

Côté chiffres, « Forêts du Maroc 2020-2030 » compte attirer pas moins d’un million d’écotouristes grâce aux parcs nationaux qui, entretemps, incluront infrastructures de qualité et parcours naturels comme le stipule la marque « Parc national ».

Une nouvelle stratégie

La stratégie prévoit également « 600000 hectares de plantations forestières sur les douze régions du Royaume à raison de 50000 hectares au début du programme pour atteindre 100 000 hectares à l’horizon 2030. » Ce programme de reboisement sera « issu de plans d’aménagement des différentes forêts marocaines qui feront l’objet de concertations avec les populations riveraines, comprendra l’arganier, le chêne-liège, le chêne vert, le thuya, le cèdre, le caroubier, l’eucalyptus, le pins et d’autres essences forestières. »

L’idée est de rattraper plusieurs décennies de dégradation. Le Ministère de l’agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, prévoit la création de 27500 emplois directs dans les forêts participatives, chaînes productives et écotourisme, estime que « cette stratégie assurera la croissance des revenus annuels, les produits forestiers et les produits écotouristiques générant de deux à cinq milliards de dirhams. »

Par ailleurs, selon Abderrahim Houmy, Directeur Général de l’Agence Nationale des Eaux et Forêts (ANEF), « la stratégie “Forêts du Maroc 2020-2030” porte sur une nouvelle configuration du mode de gouvernance. Ceci s’appuie sur le dialogue et la déclinaison des grandes orientations dans le cadre de contrats programmes régionaux impliquant l’ensemble des partenaires institutionnels, le secteur privé, les organisations interprofessionnelles, les établissements de formation et de recherche et la société civile. »

Une forêt qui va mal

Si la plupart des projets de la stratégie sont encore en attente d’exécution, entretemps, tout le monde s’accorde à dire que la forêt marocaine va mal, très mal. Pour preuve, le rapport de la Commission des infrastructures, de l’énergie, des minéraux et de l’environnement, à la Chambre des représentants relève que « le secteur forestier au Maroc est dans une situation caractérisée par une dégradation marquée en raison de la surexploitation et de l’absence de valorisation des ressources forestières » et que « le potentiel de production des forêts varie entre 20 % et 30 %. » Quant à l’ANEF, elle estime que « la forêt marocaine, soumise à différentes contraintes climatiques, sociales et pastorales, souffre d’un manque de régénération naturelle conjugué à un vieillissement de ses peuplements ».

Début mai 2023, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a publié, à la suite d’une autosaisine, un avis sur les forêts marocaines. Intitulé « Les écosystèmes forestiers du Maroc : risques, défis et opportunités », le rapport du CESE, met en garde contre la « dégradation préoccupante et alarmante du couvert forestier national estimée à 17 000 hectares annuellement ».

Dans son avis, le CESE souligne la richesse des écosystèmes forestiers au Maroc ainsi que leur forte valeur écologique et sociale et économique. Le Conseil revient également sur les causes de la détérioration des forêts marocaines telles que les effets du changement climatique, le prélèvement excessif des ressources forestières ou encore la surexploitation fourragère. Le CESE constate en outre que les efforts engagés pour le développement des écosystèmes forestiers sont insuffisants et propose une série de recommandations qui appellent toutes à une gestion plus durable des forêts. Parmi elles, l’établissement d’un code forestier « qui recense, regroupe et actualise les dispositions juridiques en vigueur » et qui explicite aussi les droits et obligations de toutes les parties prenantes.

Le Conseil appelle également à réhabiliter les écosystèmes forestiers, à augmenter l’espace des aires protégées (de 3,76 % actuellement à 30 % en 2050), à intensifier les opérations de reboisement, à valoriser les ressources forestières, à développer l’écotourisme dans les aires protégées ou encore à favoriser le développement de l’économie sociale et solidaire en impliquant les populations locales et les éleveurs.

Ainsi, aujourd’hui, il est plus qu’urgent d’agir pour préserver les forêts. En plus d’être porteuse d’opportunités d’ordre économique, la forêt marocaine revêt également une grande importance pour les communautés rurales vivant à proximité. Sa conservation à travers l’application stricte des dispositions de la stratégie « Forêts du Maroc 2020-2030 » est surtout vitale pour faire face aux enjeux environnementaux tels que le réchauffement climatique et la biodiversité.

Younes Baâmrani

Lire les articles du dossier

Articles à la une