Interview de Vincent Toussaint, chef du Service économique régional (SER), Direction générale du Trésor au Maroc
Quelle lecture faites-vous de l’évolution des rapports économiques entre le Maroc et la France durant les dernières années ?
La relation économique entre le Maroc et la France est non seulement au beau fixe, mais elle est aussi riche de perspectives. En 2023 les échanges de biens civils entre la France et le Maroc, dans les deux sens, se sont élevés très exactement à 14,1 milliards d’euros, constituant un record. Cela situe la relation commerciale à des niveaux comparables à celle entre la France et de grands émergents, comme l’Inde. Ces échanges ont doublé en 8 ans, ce qui montre la dynamique à l’œuvre. Mais surtout, ils sont équilibrés et même légèrement en faveur du Maroc. C’est un trait caractéristique de la relation bilatérale entre nos pays, contrairement à d’autres partenariats entretenus avec le Maroc qui engendrent des déficits commerciaux.
Dans les rapports économiques entre Maroc et France, le commerce va de pair avec l’intégration des chaînes industrielles, en particulier dans l’automobile et l’aéronautique. L’autre caractéristique c’est en effet le niveau d’investissements entre les deux pays. La France reste le 1er investisseur étranger en stock, avec un tiers du stock d’IDE au Maroc à fin 2023. C’est le fruit d’un historique et notamment de la montée des écosystèmes industriels précités. Mais, je suis surtout frappé par la bonne performance en 2023 des flux d’IDE provenant de France, car nos entreprises ont produit 61 % des flux nets entrants au Maroc. Et, là aussi, nous constatons une forme d’équilibre gagnant-gagnant : le Maroc est en effet le 1er investisseur africain en France. Le stock d’IDE marocains en France est passé de 372 millions d’euros à 1,7 milliard d’euros entre 2015 et 2023.
Quelles sont vos priorités en tant que service économique afin de développer les rapports entre le Maroc et la France ?
Les chiffres sont exceptionnels et la dynamique est très positive, mais il faut sans cesse trouver de nouveaux relais de croissance des échanges commerciaux et de l’investissement entre la France et le Maroc, en nous projetant à moyen terme. Les deux pays sont en effet à un moment charnière de leur relation économique, en quelque sorte la fin d’une étape. Les deux économies – et cela d’autant plus vrai depuis les crises de la Covid-19 et de la guerre en Ukraine – sont confrontées aux défis de la souveraineté industrielle et énergétique, mais aussi de la décarbonation de l’économie. Pour mon service, cela implique donc une priorité donnée aux projets dans les secteurs d’avenir, ceux dans lesquels le Maroc et la France sont plus forts ensemble face à la compétition mondiale et sont faits l’un pour l’autre. Le fameux « Made with Morocco » trouve ici tout son sens.
Quelle place prend la politique dans vos prérogatives en tant que service économique ?
Au Maroc comme ailleurs, la mission première du service économique est d’animer la relation économique bilatérale, dans toutes ses dimensions, y compris financière, énergétique, agricole, ou encore via la coopération fiscale ou en matière de protection de la propriété intellectuelle. C’est un vaste champ. Cette mission revêt bien sûr une dimension particulière avec le Maroc, compte tenu de la relation économique exceptionnelle entre nos deux pays et de la présence ici de plus de 1000 filiales françaises employant plus de 150 000 salariés dans le Royaume (sans compter les nombreuses entreprises créées par des Français au Maroc).
La politique ne fait pas partie des prérogatives d’un service économique, elle est du ressort de la chancellerie politique de l’ambassade. Toutefois, ce constat appelle deux nuances. D’une part, la diplomatie économique nourrit la relation diplomatique générale en lui offrant des champs d’application concrets ; d’autre part, je ne crois pas qu’il soit possible d’« étanchéifier » complètement les champs de coopération entre les deux pays et faire comme si le « business » pouvait prospérer indépendamment des liens humains, politiques, culturels, éducatifs, ou indépendamment de la politique d’aide au développement mise en œuvre via l’Agence française de développement (AFD).
Comment jugez-vous l’arrivée des pays comme la Chine, l’Inde et le Brésil, en tant que partenaires commerciaux du Maroc, concurrençant les partenaires historiques du Maroc ?
La Chine est la 2e puissance économique au monde. Ainsi, je ne suis absolument pas surpris qu’elle devienne également un partenaire du Maroc, de même que les puissances émergentes telles que l’Inde ou le Brésil. Nous pourrions de même citer des États du Golfe. Le Royaume diversifie ses partenariats comme le font la France et l’Europe. Cependant, cela n’empêche pas de constater que le Maroc et l’Europe partagent une relation économique privilégiée. C’est le fruit de leur proximité géographique, géopolitique, culturelle, éducative, mais aussi de l’intégration de leurs chaînes de valeur industrielles et peut-être énergétiques par la suite.
En 2023, l’Union européenne à elle seule absorbait 63,3 % des exportations marocaines et représentait 49,6 % des importations du Royaume. Au-delà des chiffres, je tiens à souligner la convergence entre le Maroc et l’Union européenne notamment en matière de normes et de standards, en particulier dans le cadre de la décarbonation des économies. La concurrence légitime n’empêche pas des intérêts communs, liés à la proximité de deux économies.
Les secteurs traditionnels qui portent les relations économiques entre les deux pays ne doivent-ils pas être renforcés par de nouveaux secteurs afin d’avoir des échanges plus diversifiés ?
Il faut aussi diversifier notre relation économique bilatérale, mais cela commence par capitaliser sur l’existant pour passer « à la vitesse supérieure ». C’est d’abord le cas de l’aéronautique et l’automobile, pour lesquels une nouvelle étape s’ouvre. Le moment du virage de la décarbonation et de l’accélération de la montée en puissance des PME/ETI marocaines est venu. L’énergie est également une priorité et je me félicite de la très forte présence française cette année au salon Power to X consacré à l’hydrogène décarboné, sur un espace France inédit grâce à l’appui de la CFCIM.
Enfin, il faut investir davantage dans de nouveaux secteurs de coopération économique comme les mobilités vertes, la route, le rail, le maritime et l’aérien – qui seront un des axes majeurs du Maroc pour la Coupe du Monde 2030, ou encore la santé pour laquelle nos deux pays ont une vision partagée de la souveraineté sanitaire. Et je citerai également l’économie bleue, dans laquelle le Maroc et la France présentent des synergies évidentes, du fait notamment de leurs vastes façades atlantiques. En termes de méthode, notre priorité va clairement aux projets qui impliquent des PME et ETI françaises et marocaines, qui sont « l’armée de réserve » de notre partenariat économique exceptionnel avec le Royaume. C’est à cet égard que le travail réalisé par l’Ambassade de France au Maroc avec « l’équipe de France » réunie autour de la CFCIM, Business France, Bpifrance sans oublier la French Tech au Maroc est essentiel.
Hicham Ait Almouh
* Entretien réalisé mi-octobre 2024
