Rabat, ville lumière

Fathallah Oualalou : « La disparition des bidonvilles et la construction de nouveaux bâtiments sont sources de revenus pour la ville. »

Fathallah Oualalou
Ministre des Finances de 1998 à 2007
Maire de Rabat de 2009 à 2015
Senior Fellow pour le Policy Center for the New South

À quel moment avez-vous senti que Rabat changeait de nature ? 

Sous l’ère de Mohammed VI, avec deux grands projets pour lesquels j’étais aux premières loges : le premier c’est celui du Bourgreg [NDLR : création de l’Agence pour l’aménagement de la vallée du Bouregreg en 2005] pour rapprocher Rabat et Salé et les réconcilier avec leur environnement. Avant, les villes tournaient le dos au fleuve et à l’océan ! J’étais ministre des finances à cette époque, et c’était un projet immense financé par le fonds Hassan II à hauteur de 4 MMDHS. Le second projet c’est bien sûr Rabat, ville lumière, capitale de la culture lancé par le Roi en 2014 pour un budget de 11 MMDHS. J’étais maire de Rabat depuis 2009, la ville était déjà en train de progresser (cf. chronologie) mais au niveau municipal on n’avait pas les moyens de mener nos projets. Le projet royal s’est situé dans cet élan, et là on a changé d’échelle, avec une mobilisation générale des ministères : les Habous pour la mise à niveau des mosquées, la Santé pour la mise à niveau des hôpitaux, l’Habitat pour faire de Rabat une Ville sans bidonvilles, l’Environnement, la Culture… Maintenant avec les changements réalisés en vingt ans Rabat peut devenir un modèle, une référence. 

Est-ce que ça vous évoque d’autres villes au destin similaire ? 

Quand j’étais maire, je pensais à New Delhi (Inde) et Abuja (Nigeria) du côté des exemples à ne pas suivre. Dans le Sud global, la pression démographique à laquelle les villes ont dû répondre a été intense, comparée aux villes européennes qui ont évoluées en parallèle à une démographie plus lente. Du côté des exemples à suivre, je pense à Grenoble et à certaines villes nordiques où il y a une forme d’harmonie entre les habitants et leur ville. Mais si on veut s’inspirer d’un modèle économique bâti autour des activités culturelles et du sport, c’est Barcelone. 

Parmi toutes les transformations de Rabat, lesquelles vous ont surpris ? 

Rabat ville verte c’était attendu, il y avait une base qui remonte aux années 50. Malgré tout j’ai été surpris par le résultat : quand on arrive de Casablanca on peut quasiment aller jusqu’au Chellah en suivant tout un corridor vert ! Sinon je pense au développement rapide de l’économie du savoir. Il y avait déjà l’Université Mohammed V (depuis 1957), mais les arrivées successives de l’Université Internationale de Rabat (2010), d’Essec Afrique (2017) ou encore de l’Université Mohammed VI Polytechnic (2020) c’était de bonnes surprises, même si elles sont de l’autre côté [NDLR : communes de Shoul et de Bouknadel]. 

La commune de Rabat a-t-elle bénéficié d’un retour fiscal significatif grâce à toutes les transformations engagées ? 

La disparition des bidonvilles et la construction de nouveaux bâtiments sont sources de revenus pour la ville. En termes d’impôts, réduire le champ de l’informel est un élément important. Au-delà de ça, Rabat était une ville administrative qui est en train de diversifier ses activités. Elle veut devenir touristique, ce n’est pas encore fait mais elle a des atouts. Est-ce que les musées vont attirer les touristes marocains ? Le Salon International du Livre et de l’Edition et le festival Mawazine incarnent déjà une attractivité renouvelée. Le train, devenu comme un métro entre Casablanca et Rabat, puis le TGV, la multiplication des hôtels, tout ça représente des recettes. C’est une dynamique, Rabat change et elle moins dépendante de l’administration qu’il y a vingt ans. Après Casablanca c’est la seconde ville pour les activités financières, avec les sièges de la CDG, de Bank Al Maghrib, et du Crédit Agricole. A l’occasion de la Coupe d’Afrique des Nations on a constaté qu’elle était aussi la capitale des activités sportives internationales. Avant Rabat dormait le soir, aujourd’hui elle dort encore… mais moins qu’avant. 

En 2019 vous aviez rédigé un article intitulé Rabat, un territoire en mutation. Six ans plus tard, eston dans l’aboutissement de cette mutation ou est-ce une nouvelle phase qui débute ? 

La dynamique doit continuer. Il faut continuer de diversifier les activités économiques pour aller de plus en plus vers la production de services. Autre élément majeur suite au nouveau découpage territorial (2015), c’est de dynamiser la fonction de Rabat en tant que capitale d’une région industrielle et agricole. Il faut renforcer ses liens avec le Gharb et toute la wilaya. Rabat a la chance d’être au centre d’une agglomération, il est important de faire en sorte que sa région ne fonctionne pas à deux vitesses. Tout en continuant de travailler la complémentarité avec Casablanca. 

Qu’en est-il des politiques sociales à Rabat ? 

Gérer une ville c’est répondre à quatre dimensions de besoins : d’abord l’aspect économique via la compétitivité, puis l’aspect social pour ne pas fonctionner avec des quartiers aisés et d’autres marginalisés. On pense aux questions de santé, d’éducation, et sur ces points on a pu avancer plus qu’ailleurs et on doit continuer. Les deux dernières dimensions sont l’environnement et le culturel ou plutôt l’humain, et je crois que sur ces plans on a pu… même s’il faut continuer. 

Est-ce que Rabat est en train de devenir une capitale élitiste ? 

Il y a des considérations économiques nationales qui dépassent les enjeux locaux. Il faut améliorer la croissance et diversifier les sources de revenus, c’est ça qui crée une dynamique. Moi j’ai vécu dans la médina, à Akkari, Diour Jamaa, Agdal et Hay Riad et je trouve qu’au niveau des quartiers il y a des changements intéressants : Riad est devenu la locomotive qualitative et peut servir d’exemple, par exemple pour le prolongement de la ville sur le plateau d’Akrach. Yacoub el Mansour s’est en partie transformé et abrite maintenant une activité commerciale importante, contrairement à Akkari qui stagne depuis les années 60. Il y a deux dynamiques à l’œuvre : l’efficacité et la répartition. Il faut faire en sorte que l’efficacité soit accompagnée par plus d’équité. 

Qu’est-ce qui a été fait en termes d’équité ? 

La mise à niveau matérielle relative de la médina c’est un élément important. Avant dans les maisons des familles traditionnelles, la pression démographique était très forte. Elle a été réduite.

Propos recueillis par David Le Doaré

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