Mohamed Fikri Benabdallah
Président de l’Association Rabat-Salé Mémoire
Fondateur du cabinet d’architecture BMF
Quel était votre objectif à la création de l’Association Rabat-Salé Mémoire en 2014 ? A-t-il été rempli, et où en est l’association en 2026 ?
À sa création, l’association R-S Mémoire visait la sensibilisation de tous les acteurs quant à l’importance de préserver le patrimoine matériel et immatériel des deux rives de la vallée du Bouregreg. Nous avons beaucoup puisé dans l’expérience de Casamémoire, créée en 1995, qui a été l’instigatrice de la dynamique mémorielle. Nous avons en quelque sorte été parrainés par leur expérience, et pendant des années nous avons joué un rôle de militant : nous avons été acteur dans la mise en branle des dispositifs de sauvegarde, de réflexion et d’animation. Nous avons été constamment sollicités dans les commissions de projets liés à l’UNESCO. Et bien sûr, nous avons organisé les Journées du Patrimoine de 2015 jusqu’au Covid. Le budget de ces Journées était d’environ 1,2 millions de dirhams pour une quinzaine de prestataires. Aujourd’hui, les visites guidées que la Fondation pour la Sauvegarde du Patrimoine Culturel de Rabat a organisé [NDLR : pendant la Coupe d’Afrique des Nations 2025-2026], ce sont un peu nos enfants. Nous avons le sentiment que la majeure partie des actions de R-S Mémoire – théâtre, dessin, peinture, visites guidées – ont été reprises et c’est un honneur pour nous. Donc R-S Mémoire est devenue beaucoup moins active, mais elle reste à l’affût !
Avant R-S Mémoire, vous aviez déjà travaillé à la question de l’aménagement de la Vallée du Bouregreg ?
Début des années 2000, sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Plan d’Aménagement Global de la Vallée du Bouregreg (PAG) a été créé. Et je pense que l’étude pluridisciplinaire que nous avons produite a été fondamentale. Il faut comprendre que dans les décennies précédentes, il y avait déjà eu plusieurs tentatives de requalification de la Vallée – près de 5 000 hectares à aménager – mais de nombreux obstacles subsistaient pour ce « grand corps malade », notamment son caractère inondable. Il n’existait pas de vision globale intégrant l’hydraulique, l’écologie, l’architecture et le patrimoine. C’est alors qu’Abdelaziz Meziane Belfkih a rédigé un cahier des charges intégrant de nouvelles compétences : architectes, historiens, archéologues. Je faisais partie de ce think-tank, et c’est comme ça que le PAG a vu le jour.
Avec quels résultats ?
La matérialisation de l’étude existe, mais seulement de manière relative. Il faudra encore dix à quinze ans pour voir le résultat final. Nous avions défini cinq zones de vocation : touristique, écologique, résidentielle… Le PAG avait défini une zone de vocation appelée Saha Lkbira (la grande place). Symboliquement, nous avions proposé que le bâtiment dans cette zone soit implanté sur un territoire spécial, détaché à la fois de Rabat et de Salé, afin de dépasser cette forme de compétition entre les deux villes. L’idée était de créer un lieu où le peuple convergerait naturellement lors des fêtes populaires. Nous voulions également un point haut et lisible en fin de vallée, dans la zone terminale d’El Menzeh Lkbira : un panorama perché sur un plateau de 70 mètres, surmonté d’une émergence de 100 mètres. Pour l’instant, il n’y a rien là-bas. Tout ne s’est pas concrétisé, nous n’avions pas non plus prévu le nouveau marché de gros, mais à titre personnel ce travail de longue haleine a probablement inspiré ensuite la création de R-S Mémoire.
Comment le nouveau plan d’aménagement de Rabat (mars 2025) adresse-t-il la dimension patrimoniale ?
Je pense qu’il résout un certain nombre de carences liées à une pratique insuffisante des documents d’urbanisme : vocation patrimoniale, équilibre des infrastructures… Auparavant on avait des plans de zoning rehaussés de sept niveaux, sans réelle vision urbaine, poétique et culturelle. Aujourd’hui, on dispose de plans qui ont corrigé ces carences. On le voit jusqu’à Témara : pour un projet de construction d’un ensemble mixte bureaux-habitation, ce nouveau plan a demandé d’augmenter la largeur des espaces verts de 40 à 60 mètres. Pour les sites historiques, la médina de Rabat ou le centre-ville, les plans d’aménagement donnent maintenant des prescriptions architecturales particulièrement détaillées des hauteurs, des matériaux… Dans ces secteurs prioritaires, l’administration demande aussi des études d’impact patrimonial. L’association Rabat Salé Mémoire a été sollicitée à plusieurs reprises : pour le Musée de la Marine, pour un bâtiment place Pietri à l’angle du bar Casablanca, pour un bâtiment administratif dans le secteur ancien de Hassan, qui a ainsi été préservé de la destruction, pour le Chellah ou encore pour le café Maure aux Oudayas.
Comment métropolisation et protection du patrimoine se marient-elles à Rabat ?
Le centre-ville et le quartier Hassan sont les espaces où la conjonction entre l’action urbaine contemporaine et la préservation de la mémoire est la plus aboutie. Les mécanismes de protection, d’évaluation et d’autorisation sont encore en cours d’ajustement, mais cette dynamique participe à l’approfondissement du statut de Rabat comme place internationale. L’exercice est sans doute plus complexe dans des quartiers tels que l’Océan, Akkari, l’Agdal ou l’Aviation. Ces quartiers ont été façonnés par des commerçants et des bâtisseurs crétois, espagnols ou français, qui ont édifié de très belles constructions, des immeubles de rapport de grande qualité. Les instruments d’aménagement n’ont pas toujours su se saisir de la nécessité de protéger certaines demeures et habitations anciennes. Beaucoup sont passées par le tamis de la démolition brutale et nous avons perdu des fragments de mémoire. Ces bâtiments avaient droit à la pérennité. Leur disparition relève de manquements importants dans la mise en œuvre des plans d’aménagement. Il s’agit d’une perte patrimoniale qui affaiblit la lecture globale de l’histoire urbaine de la ville.
Quel message adresseriez-vous aux décideurs qui façonnent la ville ?
En tant que R’bati, je perçois que les actes de développement et de structuration urbaine ne concernent pas uniquement les quartiers centraux, mais s’expriment également dans les quartiers défavorisés : amélioration de l’éclairage public, propreté, systèmes de voirie, définition et création d’espaces verts. Après des résultats spectaculaires en matière de transport, de sport et de culture, je pense que le grand projet de Rabat aujourd’hui ce sont ces anciens douars qui bordent Rabat et Salé. Ils doivent faire l’objet de courage et d’une action très forte pour atténuer leurs difficultés et leur sous-intégration. Il faut un acte de réparation vis-à-vis de ces populations. C’est, à mes yeux, la meilleure manière de parfaire historiquement la métropolisation et le statut international de Rabat.
Propos recueillis par David Le Doaré
