Lutte contre les inégalités

Des inégalités toujours plus fortes à travers le Royaume

Malgré de nombreux progrès en termes de développement, le Maroc demeure l’un des pays les plus inégalitaires de la planète. Depuis deux ans, alors que la pandémie a accentué ces inégalités, le diagnostic des différentes organisations nationales et internationales inquiète et incite le Royaume à réagir.

Depuis le début du XXIe siècle, le Maroc a fait d’énormes progrès en termes de réduction de la pauvreté et de développement humain, mais les inégalités y demeurent très fortes. En effet, si l’Indice de développement humain (IDH), calculé par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), est passé de 0,52 en 1999 à 0,69 en 2021, « les discriminations fondées sur le sexe, les disparités territoriales et les inégalités sociales, sources permanentes de frustration, y résistent à la baisse »* selon l’Observatoire national du développement humain (ONDH). Pire encore, la pandémie de Covid-19 a exacerbé ces dernières et rend la situation parfois très difficile dans le Royaume.

Un enjeu sociétal majeur

La persistance des inégalités à un niveau élevé présente de nombreux risques. Elle nuit notamment au développement du pays en rendant moins pertinents les progrès réalisés : « l’érosion de la cohésion sociale ne peut-être indéfiniment masquée par l’élargissement de l’accès aux équipements sociaux, la croissance de la consommation et la réduction de la pauvreté absolue »*. En ce sens, les écarts sociaux et territoriaux, liés à des enjeux d’efficacité économique et de justice sociale, compromettent inévitablement la progression du Maroc.

Dans son rapport annuel 2017, dont le focus était consacré aux inégalités régionales et territoriales, le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) tirait d’ailleurs la sonnette d’alarme : « les mouvements sociaux observés dans notre pays, durant la période récente montrent que la pauvreté, le chômage des jeunes et les inégalités sont de moins en moins acceptés », ajoutant que « l’intolérance par rapport aux inégalités devient de plus en plus élevée ; les citoyens étant plus conscients de leurs droits et exprimant davantage leur insatisfaction, leurs besoins et leurs attentes ». Le prix à payer en matière de tensions sociales, notamment dans un contexte économique rendu difficile en raison de la pandémie et de l’actualité internationale, pourrait être particulièrement lourd et le Maroc connaît l’importance de ce défi.

Ainsi, depuis le lancement de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) en 2005 jusqu’à son récent discours à la Nation, à l’occasion du 23e anniversaire de son accession au Trône le 30 juillet dernier, Sa Majesté Mohammed VI a placé la lutte contre les inégalités au cœur des priorités du Royaume.

La généralisation de la protection sociale et la création de la Commission spéciale sur le modèle de développement, qui a rendu son rapport général en 2021, font par exemple partie des initiatives les plus marquantes des dernières années.

Évaluer les inégalités pour les réduire

 Bien que les inégalités sociales soient reconnues par tous, leur évaluation et leur analyse font débat et plusieurs approches sont proposées par différentes organisations. Par exemple, en 2017, l’ONDH a pour la première fois examiné les inégalités à travers le prisme du développement humain, au lieu de les aborder uniquement sous l’angle sectoriel (éducation, santé, niveau de vie…). Accompagné dans son analyse par le PNUD, l’observatoire appréhende « leurs impacts sur la cohésion sociale, mais aussi en tant que freins au développement et à la croissance économique, et ce, au cours du cycle de vie ».

Il en ressort que « les inégalités multidimensionnelles ralentissent la croissance économique et sociale, atténuent l’efficacité des investissements sociaux et font que le Maroc perd presque 25,4 % de son potentiel de développement humain ». Ce pourcentage, qui classe le pays parmi les plus inégalitaires de la planète, s’explique principalement par les inégalités observées au niveau des revenus, de la santé, et surtout de l’éducation.

Pour y remédier, l’ONDH estime que les politiques publiques devraient s’atteler à la réduction des disparités territoriales et des inégalités sociales, en prenant soin de dissocier le traitement de la pauvreté absolue et celui des inégalités. Le rapport montre en effet que durant la période de 2000 à 2015 « la réduction de la pauvreté absolue, monétaire ou multidimensionnelle, n’a pas impliqué la baisse systématique des différentes facettes de l’inégalité ».

Les inégalités de revenus augmentent

Après deux années de pandémie dévastatrices pour l’économie marocaine, les inégalités de revenus sont probablement les plus visibles. Le Rapport national sur la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD), publié en 2021 par le Haut-commissariat au plan (HCP), indiquait que l’indice de Gini (mesure du niveau d’inégalité de la répartition d’une variable dans la population) lié aux dépenses de consommation des ménages, après avoir longtemps stagné autour de 40 %, avait « amorcé à partir de 2007 une nette tendance à la baisse, passant de 40,7 % à 39,5 % en 2013 et puis à 38,5 % en 2019, attestant ainsi de la pertinence des politiques publiques de lutte contre la pauvreté, la vulnérabilité et les inégalités ».

Hélas, en dépit des mesures prises par les pouvoirs publics durant la pandémie, la situation s’est profondément dégradée depuis plus de deux ans. En juillet dernier, le Haut-commissaire au plan, Ahmed Lahlimi, estimait que ces trois dernières années avaient effacé tous les gains réalisés dans le domaine de la réduction des inégalités entre 2000 et 2019 !

Du point de vue des organisations non gouvernementales (ONG), le constat est parfois encore plus sombre. Par exemple, Oxfam, qui est présente au Maroc depuis 30 ans, considère que le niveau d’inégalité n’a pratiquement pas bougé depuis les années 1980. L’ONG considère en outre que les statistiques sous-évaluent la situation, car elles ne prennent pas en compte le patrimoine et les revenus informels. Avant la pandémie, Oxfam déclarait qu’« au vu de la distribution des revenus, le Maroc reste le pays le plus inégalitaire du nord de l’Afrique et dans la moitié la plus inégalitaire des pays de la planète »**, précisant qu’en 2014 « les 10 % les plus riches avaient un niveau de vie 11,8 fois supérieur à celui des 10 % les plus pauvres ».

Les femmes et les jeunes, principales victimes

La Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD) rejoint l’ensemble de ces constats et souligne, dans son rapport publié en avril 2021, que « la classe moyenne fait face à une détérioration de son pouvoir d’achat dû au coût élevé des services d’éducation et de santé contractés auprès du secteur privé comme alternative à la faible qualité de l’offre publique de ces services ». Elle précise que les femmes sont particulièrement touchées par la situation, rappelant que, selon le HCP, leur taux d’emploi est en nette dégradation depuis 1999 : il est en effet passé de 30 % cette année-là à 18,6 % en 2019. Même constat pour les jeunes : 4,3 millions d’entre eux, âgés de 15 à 34 ans, font partie des « NEET » (« Not in Employment, Education or Training »), c’est-à-dire qu’ils sont ni en activité professionnelle ni en cours de formation.

Depuis deux décennies, le Maroc est pourtant face à une aubaine démographique qui devrait lui permettre d’améliorer son potentiel de croissance. Mais, selon Oxfam, « la moitié de la fenêtre démographique s’est déjà refermée et le pays n’a pas su bénéficier de cette opportunité. Les insuffisances du marché du travail sont en effet trop importantes pour entraîner une hausse rapide et soutenable du PIB par habitant et pour inclure les populations les plus vulnérables »**. Il est donc temps de réagir pour profiter de cette aubaine et « devenir riche avant de devenir vieux », écrit encore l’ONG.

Les grands écarts de l’éducation

Cette situation des jeunes et des femmes s’explique en partie par les inégalités face à l’éducation qui sont, d’après l’ONDH, les plus importantes du pays, devant la santé et les revenus. Citant le PNUD, l’observatoire indique que « le Maroc figure ainsi parmi les dix pays où les inégalités d’éducation sont les plus fortes, à l’instar de l’Afghanistan, de la Côte d’Ivoire, du Libéria ou encore de Djibouti »*.

Pour illustrer cela, il est intéressant de noter que, d’après les derniers recensements, le taux d’analphabétisme varie sensiblement selon le lieu et le sexe. « En 2014, les ruraux (41,9 %) étaient presque 2 fois plus susceptibles d’être analphabètes que les urbains (22,1 %) et les femmes (47,7 %) étaient plus que 2 fois plus touchées par l’analphabétisme que les hommes (22,1 %). Si on considère le phénomène cumulatif des désavantages, on trouve que le taux d’analphabétisme chez les femmes rurales (60,4 %) est 4,4 fois celui des hommes urbains (13,7 %) »***.

De plus, dans son rapport sur les inégalités, Oxfam indique que « le classement TIMMS (NDR : enquête internationale sur les acquis scolaires), qui publie les résultats éducatifs du Maroc, classe le Royaume parmi les plus mauvais élèves en termes absolus et les écarts de résultats entre les élèves démontrent les importantes inégalités du système éducatif. Concernant les résultats d’apprentissage en lecture par exemple (évaluation PIRLS, 2011), seuls 16 % des enfants faisant partie des 20 % les plus pauvres réussissaient ce test, alors que cela concernait 53 % des enfants appartenant au 20 % les plus riches »**. L’ONG explique que cela nuit évidemment à la mobilité sociale : « à titre d’exemple, le fils d’un employeur non agricole, cadre supérieur ou de profession libérale dispose de 456 fois plus de chances d’appartenir à la même catégorie socioprofessionnelle que son père, par rapport à un fils d’ouvrier ou manœuvre sans qualification. Ou encore, seuls 3,1 % des enfants d’agriculteurs accèdent à un poste de cadre moyen ou supérieur et 6,3 % parmi les enfants des ouvriers. »

Très inégaux aussi face à la santé

En ce qui concerne la santé, le mois dernier, le HCP a publié une étude intitulée « Tendances et inégalités face au décès au Maroc », qui démontre là aussi de profondes inégalités. En effet, si l’espérance de vie à la naissance ne cesse d’augmenter dans le Royaume, les progrès réalisés n’impactent pas de la même manière tous les citoyens : « les citadins ont une durée de vie moyenne plus élevée que les ruraux, chose qui peut s’expliquer, entre autres, par le niveau de la pauvreté et le difficile accès aux soins. L’étude révèle en outre des inégalités sociales face à la mort, puisqu’à la naissance l’espérance de vie chez les plus aisés est largement supérieure à celle des plus pauvres, avec une différence de plus de quatre ans. »

Le manque de professionnels de santé et leur inégale répartition sur le territoire sont considérés comme des problèmes majeurs : « en 2016, le nombre moyen national d’habitants par docteur était de 1 513, mais les chiffres variaient de 875 dans la région de Rabat-Salé-Kénitra à 3 342 dans la région de Draa-Tafilalet, soit un rapport de presque 4. Les deux régions de Rabat-Salé-Kénitra et Casablanca-Safi abritaient 52 % des médecins alors que ces deux régions représentent environ 34 % de la population marocaine »***.

Enfin, la privatisation croissante du secteur de la santé augmente les inégalités selon Oxfam : « au Maroc, 57 % des consultations médicales sont réalisées dans le secteur privé, mais la probabilité d’y avoir recours est fortement liée au niveau de vie : 39 % des consultations des 20 % les plus défavorisés ont lieu dans le privé, alors que cette proportion monte à 80 % pour les 20 % les plus aisés »**. Ce recours très fréquent au secteur privé illustre l’insuffisance des infrastructures et du personnel dans le secteur public, mais aussi la défiance des habitants vis-à-vis de la qualité des soins qui y sont dispensés, estime l’ONG.

Thomas Brun

* Rapport sur le développement humain 2017 – Inégalités et développement humain : contribution pour le débat sur le modèle de développement au Maroc, ONDH.

** Un Maroc égalitaire, une taxation plus juste, Ofxam, 2019.

*** Revue panoramique des inégalités et leur répercussion sur le capital humain et le développement humain au Maroc, Abdesslam Boutayeb, Wiam Boutayeb et Mohamed E.N Lamlili, Université Mohamed Premier d’Oujda, juin 2021.

Articles à la une