Lutte contre les inégalités

Entretien avec Fatine Mouline

Entretien avec Fatine Mouline, consultante experte en égalité de genre

« Le taux d’activité des femmes au Maroc est l’un des plus bas du monde »

Dans son discours prononcé à l’occasion de la Fête du Trône 2022, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a de nouveau placé la question des droits de la femme parmi les priorités du Maroc : quel regard portez-vous sur l’évolution de cette question depuis plusieurs années ?

Vu le développement économique et social du pays, le Maroc est devenu l’un des moteurs de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Depuis plus de 10 ans, il s’est inscrit dans un processus continu de réformes et a pris des engagements importants sur les questions de genre. Le pays a par exemple adopté l’Agenda 2030 et s’est ainsi engagé à atteindre d’ici 2030 des Objectifs de développement durable (ODD) et en particulier l’objectif 5 : « parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles ».

Par ailleurs, depuis les années 1990, le Gouvernement a entamé un chantier de réformes législatives. En 2011, la nouvelle Constitution a été adoptée et elle énonce explicitement le principe de l’égalité entre les sexes, déclare les fondements des droits humains comme partie intégrante de la Constitution, et son article 19 instaure la parité de genre. Des travaux d’alignement des lois nationales avec les instruments internationaux ont suivi cette réforme. De même, en 2013, le Gouvernement a adopté le plan gouvernemental pour l’égalité « ICRAM 1 » (2012-2016), puis en 2017 « ICRAM 2 » (2017-2021), avec la participation de la plupart des départements ministériels. Aujourd’hui, c’est le programme Attamkine qui a pris la suite, avec comme horizon l’autonomisation économique des femmes d’ici 2030.

Ces initiatives ont-elles porté leurs fruits ?

En dépit de ces nombreux efforts, l’indice d’inégalité de genre (IIG) du Maroc ne s’améliore pas : en 2022, le pays est classé 136e sur 146 et perd 29 places depuis 2006. Alors que des progrès ont été réalisés en matière de participation politique et d’accès à l’éducation, d’autres domaines font baisser l’indice, notamment la faible participation des femmes au marché de l’emploi ou les violences basées sur le genre. Malgré une certaine volonté politique affichée au plus haut niveau, visant la consolidation de l’égalité de genre sur le plan juridique et institutionnel, les différentes réformes réalisées ne se sont pas traduites par des indicateurs probants d’égalité. Ces avancées peinent à être opérationnalisées en raison de résistances socioculturelles, de la faible appropriation par les parties prenantes, ou encore de résistances au niveau de la sphère politique et décisionnelle.

Toutefois, les dernières élections législatives de septembre 2021 constituent un changement de cap politique, idéologique et institutionnel important, qui aura probablement un impact sur les politiques en matière d’égalité de genre. La nouvelle composition du Gouvernement en atteste déjà, avec des femmes nommées à des postes clés, tels que celui de Ministre de l’Économie et des Finances.

Quels sont les domaines où le Maroc doit particulièrement progresser ?

Afin d’améliorer la situation des femmes et réduire les inégalités, tous les départements ministériels doivent être concernés : justice, éducation, santé, travail, etc., car l’approche genre est une approche transverse qui touche à tous les secteurs sans exception. En outre, il est important de souligner quelques chiffres clés, liés aux inégalités de genre au Maroc, auxquels il serait urgent de répondre.

Par exemple, en politique, il n’y a que 24 % de femmes au Parlement, 40 % de femmes parmi les conseillers régionaux et seulement 1 femme Présidente de région sur 12. Dans le monde du travail, le taux d’activité des femmes était de 19,9 % en 2019 selon le HCP, contre 71 % chez les hommes. Il a beaucoup baissé depuis 20 ans et c’est aujourd’hui l’un des plus bas du monde. Enfin, on peut aussi citer les violences à l’égard des femmes et des filles : d’après le HCP (2019), 57 % des femmes marocaines ont subi un acte de violence dans leur vie. Les filles âgées de 15 à 19 ans représentent la première catégorie de victimes, et elles sont bien souvent stigmatisées.

La situation s’est-elle détériorée durant la pandémie de Covid-19 ?

Oui, globalement, les inégalités se sont creusées durant la pandémie. Les données les plus récentes montrent que les femmes, particulièrement celles vivant dans les zones rurales, ont été les plus touchées par la pauvreté, la précarité et les discriminations. La situation de vulnérabilité, à laquelle certaines sont confrontées, a été exacerbée par la crise sanitaire. Même constat dans l’éducation pendant le confinement : 22,1 % des filles inscrites au collège n’ont pas pu suivre les cours à distance, contre 16 % des garçons.

Propos recueilli par Thomas Brun

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